L’Europe spatiale pourrait franchir une étape majeure. Airbus, Thales et Leonardo sont en discussions avancées pour fusionner leurs activités satellites et bâtir un champion européen capable de concurrencer Starlink, la constellation d’Elon Musk qui domine aujourd’hui l’orbite basse. Une initiative qui rappelle la genèse d’Airbus dans l’aéronautique ou de MBDA dans les missiles, et qui répond à un impératif stratégique : préserver la souveraineté technologique européenne.
Une consolidation attendue depuis vingt ans
Depuis plus de deux décennies, l’idée d’un « Airbus des satellites » revient régulièrement sans jamais aboutir. Mais cette fois, les signaux sont plus concrets. Les dirigeants des trois industriels doivent finaliser les contours d’une coentreprise valorisée autour de 10 milliards d’euros, avec un chiffre d’affaires estimé à plus de 6 milliards. Le projet, baptisé « Bromo » en référence à un volcan indonésien, pourrait être signé d’ici la fin de l’année 2025.
Thales et Leonardo collaborent déjà depuis 2007 via Thales Alenia Space et Telespazio. L’arrivée d’Airbus, leader européen du spatial, donnerait une envergure sans précédent à ce regroupement, en mettant fin à des rivalités commerciales coûteuses entre industriels européens. Le modèle serait directement inspiré de MBDA, entreprise commune créée il y a vingt ans et devenue une référence mondiale dans le secteur des missiles.
La rupture Starlink : un défi industriel et économique
Si la fusion semble aujourd’hui incontournable, c’est en raison de la transformation radicale du marché spatial. Les satellites géostationnaires, fabriqués sur mesure et positionnés à 36 000 km de la Terre, ne se vendent plus comme avant : leur production annuelle a été divisée par deux depuis 2020, passant de 20 à 10 unités.
À l’inverse, SpaceX a imposé un nouveau paradigme avec Starlink : des milliers de petits satellites en orbite basse (800 km), produits en série et déployés rapidement. Un modèle qui abaisse les coûts et redéfinit les standards industriels. Résultat : Airbus et Thales Alenia Space se sont retrouvés affaiblis, multipliant plans de réorganisation et suppressions de postes. Airbus a même dû provisionner près de 2 milliards d’euros entre 2023 et 2024 pour absorber la dépréciation de ses activités spatiales.
Mutualiser la recherche et renforcer la souveraineté
La constitution d’une coentreprise vise donc à rationaliser les moyens. Mutualiser les carnets de commandes, limiter la concurrence interne et renforcer les investissements en R&D figurent parmi les priorités. Un rapport parlementaire publié en 2024 insistait déjà sur cette nécessité : seule une entreprise commune permettrait de réduire les risques et de soutenir la recherche européenne dans un domaine où les États-Unis et la Chine investissent massivement.
L’initiative s’inscrit également dans une stratégie plus large de souveraineté numérique. Bruxelles pousse le projet IRIS², une constellation européenne de connectivité sécurisée, tandis qu’Eutelsat déploie OneWeb, déjà présentée comme une alternative crédible à Starlink. Le rapprochement Airbus-Thales-Leonardo constituerait un maillon supplémentaire de cette chaîne stratégique.
Des obstacles encore nombreux
Pour autant, rien n’est joué. La répartition du capital reste un point sensible. Airbus pèse à lui seul plus de la moitié du chiffre d’affaires de la future entité, contre environ 20 % pour Leonardo. Des compensations financières ou des transferts d’actifs devront être négociés pour parvenir à un équilibre acceptable.
La gouvernance constitue un autre défi. L’expérience montre que la nationalité des dirigeants peut devenir source de tensions politiques, comme ce fut le cas chez Airbus dans le passé. Enfin, l’opération devra passer l’examen de la Commission européenne. Bruxelles pourrait craindre une réduction de la concurrence intra-européenne et exiger des contreparties, notamment sous forme de cessions d’actifs à d’autres acteurs comme l’allemand OHB.
Des précédents industriels encourageants
Malgré ces écueils, l’histoire récente fournit des exemples positifs. Airbus, né de la coopération entre plusieurs nations européennes dans l’aéronautique, est aujourd’hui un leader mondial face à Boeing. MBDA, qui réunit Airbus, BAE Systems et Leonardo dans les missiles, a permis de préserver une autonomie stratégique dans un domaine vital. ArianeGroup, fruit de la coopération entre Airbus et Safran, illustre également cette logique de consolidation pour sécuriser l’avenir de l’Europe spatiale.
Le « Airbus des satellites » s’inscrirait dans cette lignée : un projet qui dépasse les rivalités industrielles pour répondre à des enjeux de puissance.
Un contexte boursier favorable : Eutelsat bondit de 8 %
La perspective de cette consolidation bénéficie déjà à l’écosystème. Eutelsat, opérateur français en première ligne avec OneWeb, a vu son titre grimper de 8 % en Bourse. Le marché y voit un signe de renforcement stratégique : après plusieurs années difficiles, le groupe revient au centre du jeu souverain. L’annonce d’Airbus confirmant l’avancée des discussions avec Thales et Leonardo a renforcé ce sentiment, plaçant de nouveau Eutelsat au cœur de la dynamique industrielle européenne.
Vers un rééquilibrage face aux États-Unis
Au-delà des considérations industrielles, la fusion des activités satellites d’Airbus, Thales et Leonardo enverrait un signal politique fort. Face à l’avance américaine, matérialisée par SpaceX mais aussi par Amazon avec son projet Kuiper, l’Europe cherche à se donner les moyens de peser dans la nouvelle course à l’espace. La constitution d’un champion européen permettrait de renforcer la compétitivité mondiale, tout en sécurisant des technologies stratégiques liées à la défense, aux télécommunications et à la gestion des données.
Les prochains mois seront décisifs. Si un accord de principe est signé d’ici fin 2025, comme l’espèrent les industriels, l’Europe spatiale franchira un cap. L’« Airbus des satellites » deviendrait alors l’un des piliers de la souveraineté numérique et stratégique du continent.


