À l’approche des élections municipales des 15 et 22 mars 2026, le débat public se concentre sur la fiscalité locale, la sécurité ou la qualité des services municipaux. Mais une question plus structurante reste en arrière-plan : la France gouverne-t-elle encore à la bonne échelle territoriale ?
Une singularité française en Europe
Avec 34 955 communes, dont près de 84 % comptent moins de 2 000 habitants, la France demeure une exception en Europe. Cette fragmentation administrative est régulièrement pointée du doigt par la Cour des comptes, qui évoque un « trop grand nombre de trop petites communes ».
Comparée à ses voisins — l’Allemagne, l’Italie ou l’Espagne — la France conserve un maillage communal extrêmement dense, hérité en grande partie de la Révolution française. Cette proximité institutionnelle constitue un atout démocratique incontestable. Mais elle pose aussi la question de l’efficacité, de la coordination et de la capacité stratégique à l’heure où les dynamiques économiques, sociales et environnementales dépassent largement les frontières administratives.
Pour autant, les expériences étrangères montrent que les fusions administratives ne produisent pas automatiquement des économies d’échelle substantielles, ni une amélioration mécanique des services publics. La réduction du nombre de communes n’est donc pas une solution miracle.
Le vrai enjeu : l’échelle des bassins de vie
Pour Tra Tran, enseignante-chercheuse et experte en stratégie de développement régional à Audencia, le débat est souvent mal posé.
« Les habitants vivent dans des bassins de vie ; les actifs travaillent majoritairement hors de leur commune de résidence et les pratiques sociales dépassent largement les frontières administratives. Autrement dit, les décisions prises commune par commune produisent des effets systémiques à une échelle plus large — sans toujours être pilotées comme telles », explique-t-elle.
Selon la chercheuse, la question n’est donc pas principalement budgétaire. Elle est stratégique. L’économie locale, l’accès à l’emploi, le logement, la mobilité ou encore l’attractivité territoriale s’organisent aujourd’hui à une échelle supra-communale. Gouverner strictement à l’échelle de la commune peut conduire à une juxtaposition de décisions locales peu coordonnées, parfois contradictoires, et rarement alignées sur une vision de long terme.
Les intercommunalités : un levier encore sous-exploité
La France ne part pourtant pas de zéro. Depuis la réforme territoriale de 2015, les intercommunalités — les établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) — couvrent l’ensemble du territoire. Elles correspondent davantage aux bassins de vie et d’emploi.
Mais, comme le souligne à plusieurs reprises la Cour des comptes, cette architecture reste complexe et peu lisible pour les citoyens. L’intercommunalité est souvent perçue comme un outil technique de mutualisation ou de transfert de compétences (déchets, développement économique, aménagement), plutôt que comme un véritable niveau stratégique de pilotage territorial.
Pour Tra Tran, l’enjeu des municipales de 2026 est clair : transformer l’intercommunalité en outil de gouvernance stratégique des bassins de vie.
Trois pistes pour redéfinir le débat municipal
La chercheuse propose plusieurs orientations concrètes.
Premièrement, identifier trois priorités stratégiques de développement socio-économique au niveau de chaque EPCI. Ces priorités devraient être alignées entre les communes membres et articulées avec les stratégies régionales et nationales, afin de préparer l’avenir plutôt que de gérer uniquement l’existant.
Deuxièmement, définir des objectifs et des résultats clés mesurables. Il s’agirait par exemple d’évaluer l’accès effectif aux services essentiels (logement, soins, éducation), la taille effective du marché du travail — c’est-à-dire l’accès réel à l’emploi dans le bassin — ou encore la progression des secteurs économiques prioritaires en matière d’investissement, d’innovation et d’emplois.
Troisièmement, mettre en place un tableau de bord public affichant les résultats par commune, assorti d’une revue semestrielle et d’actions correctives. L’objectif : renforcer la transparence et installer une culture de la performance territoriale.
À l’approche des municipales de 2026, le débat pourrait ainsi évoluer. Il ne s’agirait plus seulement de savoir si la France compte trop de communes, mais de déterminer si elle sait gouverner efficacement ses bassins de vie. Autrement dit, passer d’une logique de gestion locale à une véritable stratégie de développement territorial coordonnée.
