Alors que le secteur français des télécoms se prépare peut-être à une recomposition majeure, SFR et Bouygues Telecom viennent d’engager des négociations exclusives avec l’américain Phoenix Tower International (PTI) pour la vente d’Infracos, leur coentreprise regroupant environ 3 700 sites télécoms. Cette cession, qui pourrait être finalisée d’ici fin 2025, est présentée comme une nouvelle étape dans la réduction de dette des deux opérateurs. Mais elle soulève aussi une question centrale : quelles conséquences pour la souveraineté des infrastructures télécoms françaises ?
Une opération stratégique pour SFR et Bouygues Telecom
Infracos regroupe des toits-terrasses et pylônes essentiellement situés en zones rurales, utilisés pour la 4G et la 5G via un modèle de mutualisation entre SFR et Bouygues Telecom. La vente permettrait à Bouygues de réduire son endettement de 300 à 350 millions d’euros, tandis que SFR pourrait dégager environ 480 millions d’euros afin d’accélérer son désendettement dans le cadre de la restructuration d’Altice France.
Ces deux opérateurs poursuivent un mouvement devenu courant : la séparation entre opérateurs télécoms et gestionnaires d’infrastructures passives. Ce modèle, initié en Europe il y a une dizaine d’années, permet aux opérateurs de dégager du capital, mais transfère progressivement la propriété physique des infrastructures à des acteurs spécialisés — souvent étrangers.
Phoenix Tower International : un acteur privé américain en expansion rapide
Fondé en 2013 et soutenu par des fonds d’investissement américains, dont Blackstone, Phoenix Tower International est devenu l’un des groupes les plus agressifs en matière d’acquisitions de tours télécoms. Il possède aujourd’hui plus de 25 000 sites dans une vingtaine de pays, et multiplie les opérations en Europe depuis 2020.
Son modèle est simple : acheter des infrastructures passives, puis les louer à long terme aux opérateurs mobiles. Ce modèle industriel est solide, mais il repose sur un principe essentiel : la propriété des réseaux mobiles dépend de plus en plus d’acteurs externes aux opérateurs, souvent contrôlés par des investisseurs internationaux.
La vente d’Infracos constituerait ainsi l’une des plus importantes acquisitions de PTI en France.
Une question de souveraineté numérique : externaliser les tours, est-ce prendre un risque ?
La cession d’Infracos ne concerne pas des infrastructures “critiques” au sens militaire ou stratégique, comme le cœur de réseau. Cependant, ces tours et points hauts représentent l’ossature physique du réseau mobile français, principalement en zones rurales où la couverture relève souvent d’obligations de service public.
Cela pose plusieurs questions :
1. Dépendance à un groupe non-européen
La propriété des sites passerait à un acteur purement privé, américain, dépendant lui-même de fonds comme Blackstone.
Même si les opérateurs conservent la maîtrise de leurs équipements actifs (antennes, logiciels, cœur de réseau), ils deviennent locataires d’une partie de l’infrastructure essentielle.
2. Risque de hausse des coûts ou de contraintes contractuelles
Une fois les tours vendues, les opérateurs sont liés par des contrats long terme (souvent 10 à 20 ans).
En cas d’évolution technologique — densification 5G, futurs réseaux 6G — un fournisseur d’infrastructures peut imposer ses conditions tarifaires.
Cela réduit la flexibilité stratégique.
3. Intervention nécessaire de l’État
Le gouvernement doit analyser l’opération via le contrôle des investissements étrangers (IEF), car la maîtrise de l’infrastructure physique des réseaux constitue un enjeu de souveraineté nationale.
Même si ce type d’actifs n’est pas considéré comme “ultrasensible”, leur cession à un acteur américain oblige à examiner les risques de dépendance.
4. Une tendance structurelle en Europe
La France n’est pas un cas isolé.
Depuis dix ans, les télécoms européens externalisent massivement leurs tours à des TowerCos — Cellnex (Espagne), Vantage Towers (Allemagne), American Tower (USA), PTI…
Cette tendance réduit l’intégration verticale des opérateurs, mais renforce la présence d’acteurs financiers ou d’infrastructures étrangers.
Une consolidation qui interroge la stratégie industrielle française
La cession d’Infracos s’inscrit dans un contexte où une consolidation à trois opérateurs redevient possible en France. Orange, Free et Bouygues évaluent l’hypothèse de reprendre SFR, mais demandent un désendettement profond avant toute opération.
Dans ce paysage mouvant, la propriété des infrastructures passives – longtemps considérée comme périphérique – devient un enjeu hautement stratégique.
Si les tours télécoms ne sont pas aussi sensibles que les infrastructures du renseignement ou du nucléaire, elles conditionnent pourtant l’accessibilité, la résilience et l’aménagement numérique du territoire.
La question n’est donc pas de savoir si la cession à PTI est dangereuse en soi, mais plutôt :
Jusqu’où la France peut-elle externaliser la propriété de ses réseaux mobiles tout en préservant sa souveraineté télécoms ?
