Alain Garnier (Jamespot) : « Le dossier patient partagé, c’est l’éléphant au milieu de la pièce »

Alain Garnier, CEO de Jamespot

Table des matières

CHU, cliniques, GHT, Ehpad… et l’Assurance maladie, avec ses 90 000 agents et 58 intranets. Discrètement, Jamespot s’est imposé dans les couloirs de la santé publique. Le secteur public pèse 40 % de son chiffre d’affaires. Hébergement HDS, option SecNumCloud, IA souveraine maison : l’éditeur français, autofinancé depuis ses débuts, se pose en alternative crédible à Office 365. Son fondateur Alain Garnier revient sur le dossier patient partagé, l’interopérabilité, la loi SREN et la menace du « kill switch », qu’il dit avoir déjà vécue en 2008.

Bertrand CONNIN (Refrance) : Combien d’établissements de santé utilisent Jamespot, et lesquels ?

Alain Garnier (Jamespot) : Plus d’une dizaine d’établissements de santé travaillent aujourd’hui avec Jamespot. On retrouve les grandes familles du secteur : des CHU, leur pendant privé avec les cliniques, des GHT, c’est-à-dire des groupements territoriaux de plusieurs hôpitaux, comme le GHT Bourgogne Méridionale, et des EHPAD.

Autour d’eux, on accompagne aussi la CNAM, l’Assurance maladie, qui finance et orchestre l’ensemble du système. Là, les chiffres sont publics : plus de 90 000 agents et 58 intranets gérés, pour les CPAM et les autres structures du réseau.

Et oui, d’autres contrats arrivent. La santé est un secteur en pleine croissance pour nous.

BC : Pour quels usages ? Qu’est-ce qui revient le plus ?

Alain Garnier : D’abord la communication interne, avec l’intranet. Ensuite, tout dépend du besoin et de la maturité de l’établissement.

Quand l’enjeu est l’alignement, on part sur un intranet plutôt descendant : l’information arrive enfin jusqu’aux équipes, et le terrain peut faire remonter la sienne. Quand l’enjeu est de travailler ensemble, on part sur le réseau social d’entreprise, avec des groupes transversaux. La coordination entre sites relève typiquement de ce second cas.

La communication de crise reste marginale. Les établissements de santé viennent nous voir pour des outils de long terme.

BC : Le GHT partait d’un projet de dossier patient mutualisé. Comment cet usage a-t-il évolué ? Où en est le déploiement ?

Alain Garnier : Le dossier patient partagé, c’est un peu l’éléphant au milieu de la pièce. On l’attend depuis des années, et il bute sur plein de choses : l’évolution du numérique, la complexité juridique, des systèmes qui ne se parlent pas.

Nous, on intervient en premier sur l’essentiel : connecter les personnes. C’est comme le téléphone. D’abord on peut appeler quelqu’un, ensuite on échange des documents. Et comme le dossier patient et beaucoup d’outils se numérisent, le partage d’information à travers une plateforme comme la nôtre devient de plus en plus naturel.

L’intranet de Mâcon est ouvert. Les autres établissements suivent à leur rythme. Ce sont des structures de 3 000 à 5 000 personnes, sur des territoires étendus, et le temps de déploiement suit cette réalité.

BC : Que dire à un directeur d’hôpital qui hésite entre Office 365 et vous ?

Alain Garnier : Qu’il est logique de penser à Microsoft : c’est la force de l’habitude. Ensuite, je lui donnerais trois points.

Un, le juridique. Microsoft 365 pose de vrais problèmes de maîtrise des données dans le monde de la santé.

Deux, le budget. Les offres d’entrée sont souvent très alléchantes pour les hôpitaux. Les hausses arrivent une fois que l’éditeur sait que vous aurez du mal à sortir, et elles font exploser les budgets.

Trois, la simplicité. Jamespot est simple à déployer, facile à administrer et demande moins de ressources sur le long terme.

Quatre, le sens. Le personnel hospitalier veut que l’argent de l’hôpital soit bien dépensé et qu’il profite au territoire. Pour un directeur, c’est un message fort.

Avec Jamespot, il économise, il a une solution déployée à grande échelle, utile et simple et il montre son attachement au territoire à ses équipes.

BC : Où se situent vos limites face à Microsoft ?

Alain Garnier : Microsoft a son histoire, et notre objectif est de répondre aux besoins des hôpitaux, sans copier Microsoft.

Sur Excel, la compatibilité est totale sur toutes les fonctions de base. Les difficultés apparaissent avec des macros complexes. Notre conseil : garder 5 à 10 % du parc sur Excel en licence classique, installé sur les postes concernés. Le reste de l’organisation lit les résultats produits par ces fichiers, et on peut les intégrer aux outils métiers.

Sur le poste de travail, on couvre les trois briques essentielles en client lourd : le mail avec Thunderbird, la bureautique avec OnlyOffice pour le traitement de texte, le tableur et la présentation, et le Drive synchronisé avec Jamespot. Ajoutez un navigateur, Vivaldi ou Firefox, et le poste de travail complet passe en souverain.

BC : Jamespot héberge-t-il des données de santé ? Avec quelle certification ? Où passe la frontière avec le dossier patient ?

Alain Garnier : Jamespot est certifié ISO 27001. Notre hébergement est certifié HDS, et nous proposons une option SecNumCloud. On répond donc aux exigences les plus élevées pour les données de santé d’un hôpital.

Pour le dossier patient, notre position est claire : c’est un outil métier, il vit dans son propre logiciel. La force de Jamespot, c’est de manipuler des objets complexes. Une fiche peut renvoyer vers le dossier patient et circuler dans Jamespot. Un praticien qui a accès aux deux outils passe de l’un à l’autre. L’idée est simple : faire circuler l’information quand elle est utile, en particulier entre deux praticiens.

BC : L’interopérabilité avec les logiciels hospitaliers est-elle un obstacle ?

Alain Garnier : Sur l’annuaire et l’authentification unique, nous avons une grosse expertise. Toutes les références que j’ai citées, le GHT Bourgogne Méridionale, la CNAM et les autres, fonctionnent en SSO à partir de l’annuaire fourni par l’établissement. On l’a déployé des centaines de fois, ça marche très bien.

Le DPI suit une autre logique : il reste dans son outil. Jamespot fait des liens vers lui, vers l’application et parfois directement vers un dossier, comme on le ferait depuis n’importe quel drive ou outil bureautique. L’interopérabilité est donc assurée.

BC : L’État donne-t-il vraiment les moyens à ses hôpitaux de changer ?

Alain Garnier : Je laisse l’État juger de ses moyens. Ce que je constate, c’est que la volonté est là et l’obligation légale aussi. Et l’État s’appuie sur notre capacité à être moins chers pour dire aux hôpitaux : vous avez toutes les raisons de changer.

Il faut compter aussi avec la conduite du changement. Elle coûte, elle prend du temps, et le personnel est déjà très chargé. Là, on apporte une aide concrète : nos outils sont plus simples. Sur le terrain, les équipes préfèrent très largement notre application mobile à certains outils de Microsoft 365 où elles se perdent.

Donc je dirais au directeur : autour de vous, certains résisteront peut-être. Dans vos équipes, vous trouverez au contraire beaucoup d’appétit pour ce changement.

BC : Où en sont la loi SREN et ses décrets ? Est-ce un levier commercial ?

Alain Garnier : J’étais avec le député Philippe Latombe à la plénière de la souveraineté numérique mardi dernier. Oui, c’est un levier de croissance. Je dirais surtout un levier de bon sens sur la sensibilité des données.

On voit arriver de plus en plus d’hôpitaux, et plus largement d’acteurs de la santé, qui ont pris conscience qu’il fallait aller dans cette direction. Philippe Latombe plaide même pour étendre la loi au-delà des données sensibles qu’elle couvre aujourd’hui. Je pense que ce serait une très bonne chose pour la souveraineté numérique.

BC : Faillite, blacklistage par Google, pivot en 2008 : qu’est-ce que ça a changé dans votre pilotage ?

Alain Garnier : Petite correction d’abord : Jamespot n’a connu aucune faillite.

Le blacklistage par Google, oui. Il a surtout montré qu’on dépendait des GAFAM. Et il a accéléré notre trajectoire B2B, celle qui nous a menés là où nous sommes aujourd’hui, très présents chez les hôpitaux.

Sur le financement, nous sommes autofinancés depuis le départ. C’est une question de bon sens : quand on a de la croissance, on trouve les moyens de la financer, surtout dans un marché numérique aussi dynamique.

Ce qu’il faut retenir de 2008, c’est le kill switch. Nous l’avons vécu. À l’époque nous étions petits, l’impact est resté limité. Aujourd’hui ce risque est au cœur du débat public, jusqu’au plus haut niveau de l’État, et les hôpitaux sont en première ligne.

BC : Quelle part de votre CA vient du public et de la santé ? Comptez-vous accélérer ?

Alain Garnier : Le secteur public représente 40 % de notre chiffre d’affaires. Il se répartit à peu près en trois tiers : collectivités territoriales, santé, et État, au sens large, ministères et agences.

On veut accélérer notre croissance dans son ensemble, en restant à peu près à l’image de l’économie française, où le secteur public pèse autour de 40 %. Jamespot est très présent dans le public, et nos autres marchés lui apportent aussi de l’innovation.

BC : Vos projets sur l’IA dans la santé, et comment les concilier avec la souveraineté ?

Alain Garnier : L’IA bouleverse notre secteur : les suites bureautiques, la communication interne, tout. Et c’est formidable.

On la concilie avec la souveraineté grâce à SafeBrain, intégré à Jamespot. Tout repose sur une stack souveraine : un hébergement SecNumCloud d’un côté, et de l’autre des modèles de langage variés, des modèles hébergés en SecNumCloud, des modèles Mistral, des modèles open source. On peut donc proposer au monde de la santé une réponse entièrement SecNumCloud et HDS.

La force de Jamespot, c’est d’avoir tout ça dans une plateforme unifiée : générer des intranets à la volée, rédiger, analyser des documents, extraire, synthétiser. C’est un gros investissement R&D pour nous, parce qu’on croit beaucoup à ces technologies pour aider les agents au quotidien, en particulier ceux du terrain.

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