Le 1er octobre au soir, Argan a publié des revenus locatifs de 166,2 millions d’euros pour les neuf premiers mois de 2026, en hausse de 5 %. Derrière ce communiqué de routine se cache un enjeu bien plus large : la foncière logistique française, qui a bâti l’un des plus importants parcs d’entrepôts du pays, s’apprête à passer sous pavillon belge. L’assemblée générale du 20 novembre doit trancher la fusion avec WDP.
Des comptes solides, un moteur qui accélère
Les chiffres publiés par Argan montrent une trajectoire régulière : 54,4 millions d’euros au premier trimestre (+3 %), 55,3 millions au deuxième (+5 %) puis 56,5 millions au troisième (+7 %). La société confirme son objectif d’au moins 222 millions d’euros de revenus locatifs sur l’année, soit +5 % sur 2025. Le taux d’occupation EPRA atteint 99,9 %, un niveau qui signifie, en pratique, qu’il n’existe quasiment aucune surface vacante dans le portefeuille.
Ce portefeuille représente environ 3,9 millions de mètres carrés répartis sur une centaine de sites, uniquement en France, pour une valeur d’environ 4,3 milliards d’euros. Argan a livré plus de 150 millions d’euros d’actifs sur sept projets depuis janvier, dont des entrepôts pour Puma (42 000 m²), Ferrero à Cléon (34 000 m²) et Barentin (20 000 m²), Celio, Danone ou encore ID Logistics. Trois livraisons sont encore attendues d’ici la fin de l’année : Jacky Perrenot à Béziers en octobre, un nouveau client à Sorigny en novembre et Jung Logistique à Tournan-en-Brie en décembre. Le rendement moyen des investissements 2026 dépasse 6 %.
Une fusion qui change de nationalité un champion du foncier logistique
Ces résultats prennent un relief particulier à la lumière du projet annoncé le 23 juillet. Argan et le belge WDP ont dévoilé une fusion par échange d’actions : chaque action Argan donnerait droit à trois actions WDP, assortie d’un dividende exceptionnel de 11 euros par titre versé avant la réalisation. L’ensemble valoriserait Argan à 79,22 euros par action. La prime affichée varie selon la référence : environ 21 % par rapport au dernier cours de clôture et entre 28 et 30 % par rapport aux moyennes pondérées sur un et trois mois.
L’entité combinée dépasserait 13 milliards d’euros d’actifs bruts, environ 13 millions de mètres carrés et plus de 700 millions d’euros de loyers annualisés, dans huit pays selon les communiqués. Elle conserverait le nom et le siège belge de WDP. Argan deviendrait une filiale, les activités françaises restant pilotées depuis Paris sous la marque Argan, et un représentant de la famille Le Lan rejoindrait le conseil de WDP, qui passerait de huit à neuf membres. Après la fusion, la famille De Pauw détiendrait environ 14 % du capital, la famille Le Lan environ 9 % et Crédit Agricole Assurances environ 4 %, le flottant représentant près de 73 %.
Les enjeux économiques
Pour les actionnaires d’Argan, l’opération offre une prime, une liquidité accrue et un dividende en hausse d’environ 6 % selon la société. Pour WDP, elle promet une accrétion de l’ordre de 3 % du résultat EPRA par action à l’horizon 2028 et des synergies identifiées de 10 millions d’euros, essentiellement liées à l’optimisation de la dette. Les deux groupes affirment que les notations de WDP (A3/BBB+) seraient préservées et que l’effet sur l’endettement resterait limité, de l’ordre de +1 point de ratio d’endettement.
Pour le marché français, la logique est celle de la taille. Dans un secteur où les grands industriels et distributeurs réclament des entrepôts sur mesure, livrés vite et financés à bas coût, un acteur doté d’une capacité d’emprunt et d’investissement européenne dispose d’un avantage. La France représenterait environ 5 milliards d’euros du nouvel ensemble, ce qui en ferait un pilier, mais plus le centre de décision.
L’angle stratégique : qui contrôle le foncier logistique ?
Les entrepôts sont des infrastructures critiques de la souveraineté économique : ils abritent les stocks de l’industrie, de l’alimentaire et du commerce, et structurent les flux autour des grands corridors, des ports et des nœuds ferroviaires. Voir la plus grande foncière logistique cotée française passer sous contrôle d’un groupe belge, même européen et allié, interroge sur la localisation des centres de décision, sur la fiscalité et sur la capacité des pouvoirs publics à orienter l’usage du foncier.
La dimension fiscale est loin d’être anecdotique. La réalisation de l’opération est soumise à une série de conditions, parmi lesquelles des autorisations réglementaires, un rescrit fiscal français et une opération d’apport de l’activité française à une filiale. Le sort du statut SIIC, qui exonère d’impôt les sociétés foncières cotées en contrepartie d’obligations de distribution, sera un point de vigilance pour Bercy. L’arrivée de WDP sur Euronext Paris, évoquée pour octobre ou novembre, atténuerait la perte de visibilité de la place parisienne.
Reste enfin la question du foncier lui-même. Avec près de 100 % d’occupation, la demande d’entrepôts excède l’offre disponible, alors que la loi sur le zéro artificialisation nette (ZAN) rend plus difficile la création de nouvelles plateformes. Les emprises existantes et bien situées prennent mécaniquement de la valeur, ce qui renforce l’intérêt d’un contrôle capitalistique de long terme.
