Le ministère des Armées serait sur le point de notifier aux industriels la commande des deux satellites d’observation du programme IRIS, selon des informations relayées le 30 septembre par Zone Militaire, L’Essentiel de l’Éco et L’Aéro Recrute. Le contrat, estimé à plus d’un milliard d’euros, doit succéder aux satellites CSO, pilier du renseignement d’origine image français. Un dossier où se mêlent souveraineté industrielle, calendrier sous tension et recours assumé au privé.
Un contrat à plus d’un milliard d’euros, non confirmé officiellement
D’après les informations publiées, la Direction générale de l’armement (DGA) s’apprête à notifier les phases C, D et E du programme IRIS (Instruments de Renseignement et d’Imagerie Spatiale). La commande porte sur deux satellites d’observation et sur leur segment sol, c’est-à-dire l’infrastructure de contrôle et de traitement des données. Le montant évoqué dépasse le milliard d’euros, mais il n’a pas été confirmé officiellement par le ministère à ce stade.
Airbus Defence and Space est annoncé comme maître d’œuvre et responsable du segment sol, tandis que Thales Alenia Space fournirait l’instrument optique. Selon L’Aéro Recrute, plusieurs sous-traitants spécialisés seraient associés : Sodern, Thales SESO, Lynred et Air Liquide. Autant de maillons de la chaîne industrielle française de l’optique spatiale, des détecteurs infrarouges et de la cryogénie.
Les deux satellites sont désignés EHRmin et EHRmax. Ils embarqueraient des miroirs en carbure de silicium, un saut technologique par rapport à la génération CSO, avec à la clé une meilleure résolution et une plus grande agilité d’observation.
Remplacer les CSO, pilier du renseignement image
Lancé en 2019, le programme IRIS vise à remplacer les trois satellites de la composante spatiale optique (CSO). Ceux-ci, mis en orbite entre 2018 et 2025, évoluent à des altitudes de 800 et 480 kilomètres. Ils fournissent des images à haute résolution et des capacités d’identification utilisées pour planifier et conduire les opérations des armées françaises.
En 2023, lors des travaux sur la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030, le ministre des Armées de l’époque, Sébastien Lecornu, avait annoncé vouloir accélérer le dossier en inscrivant un satellite IRIS supplémentaire sans attendre l’horizon 2030-2035. Le général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées, a de son côté averti que « les relèves sur le renseignement électromagnétique et le renseignement image sont aujourd’hui à risque ».
Un calendrier repoussé à 2035
Le rythme n’a pourtant pas été celui espéré. Selon L’Essentiel de l’Éco, la capacité opérationnelle visée serait désormais fixée à 2035, soit un retard d’environ cinq ans par rapport aux plans initiaux. L’Aéro Recrute rattache cette cible à la LPM actualisée, promulguée le 16 août, qui a également ajouté 3,9 milliards d’euros au budget du spatial militaire.
Ces sources ne s’accordent pas entièrement sur l’horizon précis : Zone Militaire évoque 2030 comme date cible de remplacement des CSO, quand les deux autres médias parlent de 2035 pour la pleine capacité. L’écart s’explique peut-être par la distinction entre première mise en service et capacité complète, mais cette lecture reste à confirmer. Toute commande ferme et son calendrier détaillé devront être précisés par le ministère.
Une stratégie hybride : souveraineté et imagerie commerciale
Le point le plus notable tient à la doctrine. Plutôt qu’un remplacement strictement un pour un, la France combinerait les deux satellites IRIS avec de l’imagerie commerciale achetée à des opérateurs privés et, à terme, des capacités radar. La logique résumée par L’Essentiel de l’Éco est claire : disposer de satellites souverains pour les missions confidentielles et la maîtrise de la programmation, tout en s’appuyant sur des opérateurs commerciaux pour le volume de couverture complémentaire. Le ministère envisagerait aussi l’acquisition de petits satellites complémentaires pour accroître la fréquence de revisite des sites d’intérêt stratégique.
Cette approche traduit un arbitrage budgétaire et capacitaire. Les satellites souverains garantissent l’autonomie d’appréciation de situation, sans dépendre d’un fournisseur étranger qui pourrait refuser ou retarder une prise de vue. L’imagerie commerciale, plus abondante et moins coûteuse, absorbe les besoins de masse. Elle pose en revanche une question de dépendance, y compris vis-à-vis d’acteurs non européens, que la doctrine devra encadrer.
Les enjeux pour la souveraineté économique
Pour l’industrie française, la commande représenterait un plan de charge significatif pour Airbus Defence and Space et Thales Alenia Space, deux piliers du spatial européen, ainsi que pour leurs fournisseurs de composants optiques et infrarouges. Elle consoliderait des compétences rares, notamment les miroirs en carbure de silicium et les détecteurs, que peu de pays maîtrisent.
Elle intervient aussi dans un contexte où les besoins de renseignement augmentent, de l’Ukraine au Moyen-Orient, et où l’Europe cherche à réduire sa dépendance aux données de renseignement américaines. Reste à savoir si l’enveloppe de plus d’un milliard d’euros, étalée sur une décennie, suffira à tenir le calendrier sans nouveau glissement, et à quel rythme les crédits supplémentaires de la LPM actualisée seront effectivement débloqués.
Pour les lecteurs de Refrance, le signal est double : la souveraineté spatiale reste une priorité affichée de la défense française, mais sa traduction passe désormais par un modèle mixte, mêlant investissement public lourd et achats sur étagère. La notification officielle du contrat, attendue dans les prochains jours selon ces informations, permettra de vérifier les montants, le calendrier et le périmètre industriel réels.
