La tension transatlantique autour de l’industrie de l’armement a franchi un nouveau palier le 30 septembre 2026, à Bruxelles. En marge du sommet Euronews Defence and Space, l’ambassadeur des États-Unis auprès de l’Union européenne, Andrew Puzder, a publiquement mis en garde les capitales européennes contre leur stratégie de préférence nationale dans les achats d’équipements militaires, mieux connue sous le nom de « Buy European ».
Un avertissement frontal de Washington
Devant un parterre de responsables de la défense et de la sécurité européens, Andrew Puzder a estimé que privilégier l’industrie européenne au détriment des fournisseurs américains risquait d’« aliéner des alliés » et de fragmenter la base industrielle et technologique de défense transatlantique. « Seuls nos ennemis tirent profit lorsque nous perdons de vue l’efficacité de nos armements », a-t-il affirmé, selon les propos rapportés par Euronews. Pour l’ambassadeur américain, « ce sont les capacités et la disponibilité qui doivent déterminer le choix d’une solution, pas la géographie ».
Cette prise de position intervient alors que l’Union européenne a multiplié, depuis 2025, les dispositifs destinés à réduire sa dépendance à l’égard des équipementiers non européens. L’instrument SAFE (Security Action for Europe), doté de 150 milliards d’euros de prêts, et le règlement EDIP (European Defence Industry Programme) imposent ou encouragent des seuils minimaux de contenu européen dans les programmes d’armement financés par des fonds communautaires. Ces mécanismes s’inscrivent dans la stratégie industrielle de défense présentée par la Commission européenne, qui vise à construire une autonomie capacitaire du continent face aux menaces russes et à l’incertitude sur l’engagement américain à long terme.
Une Alliance divisée sur le fond
Fait notable, l’avertissement américain a trouvé un écho partiel, mais pour des raisons différentes, dans la bouche même du commandant suprême des forces alliées en Europe, le général américain Alexus Grynkewich. Lors d’une cérémonie à Norfolk le 29 septembre, puis en creux lors du sommet bruxellois, l’officier a mis en garde contre le fait de « graver dans le marbre » des préférences de localisation industrielle, un choix qui, selon lui, ne profiterait qu’aux adversaires de l’Alliance. Grynkewich a toutefois rappelé que les États-Unis maintenaient leur « engagement indéfectible » envers l’article 5 de l’OTAN, tout en précisant qu’ils fourniraient désormais des « capacités essentielles, mais plus limitées » sur le théâtre européen, et qu’aucune décision définitive n’avait encore été prise sur le niveau futur des troupes américaines stationnées en Europe.
Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, a pour sa part cherché à apaiser le débat, le qualifiant de question de « luxe » au regard des urgences sécuritaires du moment. Il a par ailleurs affirmé qu’il n’existait « pas de menace immédiate » sur le territoire de l’OTAN, tout en appelant Moscou à « arrêter les menaces nucléaires ».
Le contexte des menaces hybrides et du financement de l’Ukraine
Le sommet s’est tenu dans un climat marqué par l’intensification des actions hybrides attribuées à la Russie : sabotages, incendies volontaires et incursions de drones se multiplient sur le flanc oriental de l’Europe. L’Estonie a notamment accusé Moscou d’être responsable d’un incendie criminel visant en août le fabricant de drones Milrem Robotics. Le commissaire européen à la Défense et à l’Espace, Andrius Kubilius, et la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, ont participé aux échanges, aux côtés du Premier ministre bulgare Roumen Radev.
Sur le volet financier, le ministre ukrainien des Finances, Sergii Marchenko, a renouvelé son appel à l’Union européenne pour mobiliser les 210 milliards d’euros d’avoirs russes immobilisés à Bruxelles, afin de combler un déficit budgétaire ukrainien estimé à 78 milliards de dollars pour 2027. La Commission européenne a par ailleurs confirmé avoir autorisé le recours à des achats d’armements américains au bénéfice de l’Ukraine, preuve que la ligne de partage entre souveraineté industrielle européenne et interopérabilité avec les fournisseurs américains reste, dans les faits, poreuse.
Un enjeu direct pour les industriels français
Pour la base industrielle et technologique de défense française, Thales, Dassault Aviation, MBDA, KNDS ou Naval Group en tête, l’issue de ce débat n’est pas anodine. Paris a constamment plaidé, au sein des instances communautaires, pour une préférence européenne dans les grands programmes d’armement financés par des fonds communs, considérant qu’un strict critère de « capacité et disponibilité », tel que défendu par Washington, reviendrait de fait à maintenir la dépendance européenne envers l’offre américaine, notamment dans les segments où celle-ci reste dominante. Le Conseil de l’Union européenne a d’ailleurs approuvé, le 28 septembre, les cinq premiers projets européens d’intérêt commun au titre de l’EDIP et de l’EDPCI, pour un montant global évalué entre 185 et 280 milliards d’euros, auxquels la France participe à hauteur de quatre projets sur cinq.
La sortie de l’ambassadeur Puzder, intervenant deux jours après cette décision, illustre la pression croissante exercée par l’administration américaine pour préserver les débouchés de son industrie de défense sur le marché européen, à l’heure où plusieurs capitales du continent cherchent précisément à s’en affranchir.
