Le Pentagone a attribué à Raytheon un contrat pluriannuel pouvant atteindre 20,7 milliards de dollars pour produire au moins 1 900 missiles AMRAAM par an. Un signal de puissance industrielle américaine qui interroge la capacité de MBDA et des Européens à suivre.
Le Pentagone vient de franchir un nouveau palier dans la course aux munitions. Attribué le 25 septembre et annoncé publiquement le 28, un contrat pluriannuel de cinq ans, assorti de deux années optionnelles, confie à Raytheon (RTX) la production de missiles air-air AIM-120 AMRAAM pour un montant maximal de 20,7 milliards de dollars. L’objectif affiché : produire au moins 1 900 exemplaires par an, soit une montée en cadence destinée à reconstituer des stocks entamés par les récents conflits, dont la guerre en Iran.
Un contrat qui écrase les précédents
L’échelle change radicalement. Selon Defense News, le précédent contrat AMRAAM, notifié en juillet 2025, portait sur 3,5 milliards de dollars. Le nouvel accord s’inscrit dans la campagne « Arsenal of Freedom » de l’administration américaine, qui promet des commandes plus importantes aux industriels respectant leurs calendriers et investissant dans leurs capacités plutôt que dans les rachats d’actions. Des accords-cadres conclus en février 2026 engageaient déjà RTX sur ce seuil de 1 900 missiles annuels.
Le contrat est présenté comme un achat conjoint de l’US Air Force, de l’US Navy et de pays alliés. Le missile équipe 44 pays et 14 plateformes, et constitue l’intercepteur principal du système de défense sol-air NASAMS. RTX indique avoir presque doublé sa production d’AMRAAM en 2025 par rapport à 2024 et explore des partenariats de coproduction internationaux pour répondre à une demande de long terme. Son président, Phil Jasper, décrit l’AMRAAM comme « l’arme de supériorité aérienne la plus fiable et éprouvée au combat au monde ».
Une réserve s’impose toutefois. D’après Reuters, cité par Defense News, le Congrès n’a pas encore voté l’ensemble des crédits correspondants. L’attribution demeure donc provisoire, et les industriels pourraient retarder certains investissements tant que le financement n’est pas sécurisé.
Le miroir européen : MBDA en pleine accélération, mais « pas assez »
Côté français, la question se pose en termes de souveraineté industrielle. Les Rafale s’appuient sur des missiles européens, le MICA et le Meteor, tous deux issus de MBDA. Le groupe a présenté en mars 2026 des résultats en forte hausse : un chiffre d’affaires de 5,8 milliards d’euros, 13,2 milliards d’euros de prises de commandes et un carnet de 44,4 milliards d’euros, dont 70 % d’origine européenne. Sa production globale de missiles a doublé entre 2023 et fin 2025.
La direction prévoit une nouvelle hausse de 40 % des cadences en 2026 sur l’Aster, le Storm Shadow et le Meteor, avec 2 800 embauches et un investissement de 5 milliards d’euros sur 2026-2030, contre 2,5 milliards auparavant. MBDA a aussi rompu avec le modèle classique en investissant environ un milliard d’euros par an en production sans commande ferme préalable.
Son directeur général, Éric Béranger, résume l’enjeu sans détour : « Nous sommes en croissance extraordinaire. Cela m’inquiète, car aujourd’hui cela ne suffit toujours pas. » Le constat est partagé : les armées européennes manquent de stocks, révélés par la guerre en Ukraine et les tensions dans le Golfe.
Ce que cela change pour la France
Le contraste des ordres de grandeur est parlant. Un seul contrat américain, pour une seule famille de missiles, dépasse largement les montants annuels de commandes de MBDA tous programmes confondus. Cet effet de taille offre à Raytheon des économies d’échelle, une visibilité pluriannuelle et la capacité de financer des lignes de production dédiées, autant d’avantages que les Européens tentent de reproduire avec des moyens plus fragmentés.
La France dispose néanmoins d’atouts. L’initiative « France Munitions », lancée en mars 2025, mobilise 8,5 milliards d’euros en complément de la loi de programmation militaire, avec un accent sur la défense aérienne et l’anti-drone. Le programme SAMP/T NG, présenté comme une alternative européenne au Patriot, et le projet d’intercepteur hypersonique HYDIS s’inscrivent dans la même logique de réduction des dépendances.
Le risque est double. D’une part, la priorité donnée par Washington à ses propres stocks peut limiter les livraisons vers l’export, et donc la disponibilité des munitions américaines pour les alliés qui en dépendent. D’autre part, des clients européens qui hésiteraient entre solutions américaines et européennes pourraient être tentés par l’offre la plus rapidement livrable, au détriment de la préférence européenne.
Points de vigilance sur ce contrat
Trois éléments méritent d’être suivis. Le vote des crédits par le Congrès américain conditionnera la réalité des investissements de Raytheon. Les délais de livraison annoncés par MBDA sur le Meteor, l’Aster et le MICA diront si l’accélération est suffisante pour répondre à la demande des armées françaises et à l’export. Enfin, la question d’une coproduction internationale de l’AMRAAM, évoquée par RTX, pourrait ouvrir des opportunités pour des industriels européens, mais aussi consolider une dépendance technologique.
La souveraineté en matière de munitions se joue désormais moins sur la conception des missiles que sur la capacité à les produire en série, vite et en volume. L’annonce américaine rappelle que, sur ce terrain, l’écart se mesure en milliards de dollars et en milliers de missiles par an.
