La pépite française de l’informatique quantique Pasqal a fait vendredi 28 août son entrée à la Bourse de New York, et non à Paris. L’opération, menée par fusion avec une société d’acquisition à vocation spécifique (SPAC), lui permet de lever 360 millions de dollars en numéraire et de récolter environ 600 millions de dollars de produits bruts au total. Elle illustre, une fois de plus, la difficulté des champions technologiques français à se financer sur des marchés de capitaux européens jugés trop étroits pour des levées de cette ampleur.
Une opération à plus de deux milliards de dollars
Le rapprochement avait été annoncé début mars avec Bleichroeder Acquisition Corp. II, un véhicule coté sur le Nasdaq spécialisé dans ce type de fusions. L’opération valorisait alors Pasqal à environ deux milliards de dollars avant financement. Elle combinait 200 millions de dollars de financement convertible privé, 289 millions issus du compte séquestre de Bleichroeder et 158 millions de trésorerie déjà détenus par Pasqal.
Le jour de la cotation effective, le titre — désormais échangé sous le symbole PSQL — s’est envolé : ouvert à 16,98 dollars, il a clôturé à 19,11 dollars, en hausse de plus de 95 % par rapport au cours de référence de 9,79 dollars du SPAC. Cette performance porte la valorisation de marché de l’entreprise à près de quatre milliards de dollars, selon les estimations des analystes, qui varient selon la dilution retenue.
L’opération a été conseillée côté Pasqal par la banque Lazard Frères, et côté Bleichroeder par Cantor Fitzgerald. Parmi les investisseurs institutionnels engagés figurent Bpifrance Large Venture, le fonds européen EIC Fund, le fonds souverain singapourien Temasek, ainsi que les industriels LG Electronics et Quanta Computer.
Une technologie née de la recherche publique française
Fondée en 2019 à Massy, en région parisienne, Pasqal développe des ordinateurs quantiques fondés sur une technologie d’atomes neutres — des atomes de rubidium refroidis par laser et manipulés individuellement pour effectuer des calculs. La société a été cofondée par le physicien Alain Aspect, lauréat du prix Nobel de physique 2022 pour ses travaux sur l’intrication quantique, qui préside aujourd’hui son conseil d’administration aux côtés du directeur général Georges-Olivier Reymond.
Employant plus de 275 personnes, Pasqal revendique aujourd’hui sept ordinateurs quantiques déployés, dont trois en production, avec des implantations en France, en Allemagne, en Italie, au Canada et en Arabie saoudite. L’entreprise dit avoir noué plus de 25 collaborations commerciales, parmi lesquelles le japonais Sumitomo, l’armateur CMA CGM et le groupe de défense Thales, pour des applications allant de l’énergie à la finance en passant par les matériaux. Son chiffre d’affaires commercial a doublé en 2025 pour atteindre 16,5 millions d’euros, contre 3,5 millions un an plus tôt.
Le constat récurrent d’un marché européen trop étroit
Le choix du Nasdaq plutôt qu’Euronext Paris n’a rien d’anodin pour une entreprise qui doit une large part de sa technologie fondatrice à la recherche académique française — le CNRS et l’Institut d’optique figurent parmi les origines scientifiques du projet. Les dirigeants de Pasqal ont justifié cette décision par l’absence, en Europe, d’un marché de capitaux « suffisamment profond et homogène » pour offrir aux investisseurs spécialisés dans les technologies de rupture un accès comparable à celui du marché américain. Le Nasdaq offrirait une infrastructure de financement permanente et une capacité de découverte des prix que les marchés européens, plus fragmentés, ne permettent pas encore à ce stade de développement.
Ce constat n’est pas isolé : plusieurs entreprises technologiques européennes ont, ces dernières années, préféré Wall Street à leur place boursière domestique pour financer leur phase d’industrialisation, faute d’investisseurs institutionnels européens suffisamment nombreux à miser sur des technologies encore non rentables mais capitalistiquement exigeantes, comme le calcul quantique.
Des garanties de souveraineté négociées
Pour autant, l’opération n’a pas été menée sans clause de sauvegarde. Bpifrance, actionnaire historique de Pasqal et représenté au conseil d’administration par Nicolas Berdou, a obtenu un droit de veto sur toute délocalisation hors de France du développement du matériel quantique avancé ou de la propriété intellectuelle centrale de l’entreprise. Cette protection est fixée pour une durée de quinze ans, avec des dispositions étendues au-delà de cette échéance.
Ce montage — capital-risque et cotation américains d’un côté, verrou de souveraineté français de l’autre — résume assez bien la tension dans laquelle se trouvent aujourd’hui les entreprises deeptech tricolores : capables de produire une avance technologique reconnue mondialement, notamment dans les technologies quantiques où la France s’est dotée d’une stratégie nationale dédiée, mais contraintes de chercher outre-Atlantique les capitaux nécessaires à son passage à l’échelle industrielle. Le sort réservé à la propriété intellectuelle et aux emplois de recherche et développement de Pasqal, à mesure que la société grandit sous statut coté américain, sera à cet égard un signal à suivre pour l’ensemble de l’écosystème quantique européen.
