Yves Lacoste, père de la géopolitique française, est mort à 96 ans

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Yves Lacoste, géographe et géopolitologue français, fondateur de la revue Hérodote et figure intellectuelle majeure du XXe siècle, est décédé samedi 20 juin 2026 à son domicile de Bourg-la-Reine, entouré de ses deux fils. Il avait 96 ans. Sa disparition prive la France et le monde d’un penseur qui a profondément reconfiguré la manière dont nous lisons les rapports de force sur les territoires.

Yves Lacoste, géopolitique d’une vie hors du commun

Né le 7 septembre 1929 à Fès, au Maroc, où son père exerçait comme géologue en chef de la Société chérifienne des pétroles, Yves Lacoste a grandi entre deux rives de la Méditerranée, forgeant très tôt une conscience aiguë des réalités coloniales et des rapports de domination. Reçu premier à l’agrégation de géographie en 1952, il choisit de rejoindre le lycée Bugeaud à Alger, où il découvre de première main la violence sociale de la colonisation — une expérience fondatrice qui oriente irrémédiablement son œuvre vers le politique.

En 1968, il intègre l’université expérimentale de Vincennes, future Paris-VIII, où il enseigne jusqu’à sa retraite en 1998 auprès d’étudiants issus des milieux populaires. C’est dans cet esprit critique et anticonformiste qu’il forge ce qui devient l’une des contributions intellectuelles les plus durables de la géographie française.

La géopolitique réinventée : l’héritage fondateur d’Hérodote

En 1976, Yves Lacoste publie chez Maspero La Géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre — titre-choc qui suscite l’indignation des géographes académiques mais enthousiasme une génération entière d’étudiants et d’intellectuels. La thèse centrale est subversive : la géographie n’est pas une discipline scolaire neutre mais un savoir stratégique, un outil de pouvoir que les États et les militaires ont toujours utilisé avant que l’université en fasse une matière bonasse.

La même année, il fonde la revue Hérodote, d’abord sous-titrée Stratégies, géographies, idéologies, puis Revue de géographie et de géopolitique à partir de 1982. Ce changement de sous-titre déclenche une polémique : dans la France des années 1980, la géopolitique est un mot tabou, associé au nazisme et à la pensée de Karl Haushofer. Lacoste l’assume et l’impose. Il devient ainsi le premier intellectuel français à revendiquer ouvertement la géopolitique comme discipline légitime, en la définissant comme l’étude des rivalités de pouvoir sur des territoires, à toutes les échelles — du local au mondial. Cinquante ans plus tard, la revue Hérodote a publié son 200e numéro, en hommage à son fondateur.

Sa définition de la géopolitique — « la confrontation de raisonnements qui s’opposent, ouvertement ou non, et qui sont des rivalités de pouvoir sur un territoire » — reste aujourd’hui la référence de la discipline en France. Elle irrigue directement la couverture que Refrance.fr consacre aux enjeux de souveraineté et aux reconfigurations de puissance en Europe.

Du Vietnam à Cuba : une géopolitique de terrain

L’œuvre de Lacoste n’est pas abstraite. Elle est née du terrain. En juin 1972, il publie dans Le Monde un article dénonçant les bombardements américains sur les digues du fleuve Rouge au nord Vietnam — une démonstration cartographique rigoureuse du ciblage délibéré de l’infrastructure hydraulique pour provoquer des inondations massives. L’article a un tel retentissement international qu’il se rend lui-même sur place, sous les bombes, carte en main. Il en ressort interdit de séjour aux États-Unis.

Cette enquête est fondatrice : c’est elle qui lui donne l’idée de créer Hérodote et de systématiser une méthode d’analyse géopolitique appuyée sur l’étude des configurations spatiales et des représentations contradictoires des acteurs en présence. Une méthode qui sera ensuite appliquée à Cuba, à l’Algérie, aux régions françaises et, dans son Dictionnaire de géopolitique paru en 1993, au monde entier.

En 2000, il reçoit le prix Vautrin-Lud, la plus haute distinction internationale en géographie. Son dernier grand ouvrage grand public, La Géopolitique par les cartes, est paru en 2022. En 2018, ses mémoires intitulés Aventures d’un géographe résumaient avec une vigueur intacte sept décennies d’engagement intellectuel.

Géopolitique et souveraineté : une pensée toujours contemporaine

La pensée de Lacoste est plus actuelle que jamais. Dans un monde où les rivalités de puissance redessinent les alliances, où la guerre russo-ukrainienne repose la question du territoire comme enjeu fondamental, et où les États-Unis, la Chine et l’Europe s’affrontent sur des ressources stratégiques, la grille de lecture géopolitique qu’il a forgée s’impose comme un outil indispensable d’analyse.

C’est précisément la conviction qui anime Refrance.fr lorsqu’il s’agit de décrypter des crises comme les tensions géopolitiques autour du détroit d’Ormuz et leurs effets sur la souveraineté énergétique européenne. Lacoste avait compris, bien avant que la notion de souveraineté économique ne s’impose dans le débat public, que la géographie est toujours une affaire de pouvoir — et que comprendre l’espace, c’est comprendre qui le contrôle, qui en est exclu, et pourquoi.

Sa conviction que la Nation reste le cadre pertinent de l’analyse géopolitique, développée dans Vive la Nation en 1998 alors que personne ne voulait l’entendre, trouve aujourd’hui une résonance inattendue dans les débats sur l’autonomie stratégique européenne et le retour des logiques de blocs.

La géopolitique française, un patrimoine intellectuel à défendre

Avec Yves Lacoste disparaît le fondateur d’une école de pensée proprement française, qui a su imposer la géopolitique comme discipline de plein droit dans les universités, les grandes écoles et les médias, à rebours de la suspicion qui pesait sur elle depuis la Seconde Guerre mondiale. L’Institut français de géopolitique qu’il a fondé en 1989 à Paris-VIII, désormais dirigé par Béatrice Giblin, en est l’héritier institutionnel direct.

Cette école française de la géopolitique est un bien commun de l’intelligence nationale. Elle forme chaque année des générations de décideurs, de diplomates, de journalistes et de chercheurs capables de lire le monde dans sa complexité territoriale. À l’heure où les grandes puissances investissent massivement dans leurs capacités d’analyse stratégique, la préservation et le rayonnement de cette tradition intellectuelle constituent eux-mêmes un enjeu de souveraineté.

D’une certaine manière, sans l’apport intellectuel d’Yves Lacoste, Refrance ne serait pas Refrance. Notre rédaction adresse à sa famille et à ses proches ses plus sincères condoléances.

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