Un pamphlet écrit en 1935 par un homme qui a fait la guerre pendant trente-quatre ans, et qui n’a jamais cessé de le regretter.
« J’ai opéré sur trois continents. Al Capone, lui, n’a réussi qu’à exercer son racket dans trois districts. »
Il existe peu de textes aussi dérangeants que celui-ci, et pour cause : son auteur n’est ni un pacifiste de salon ni un intellectuel qui théorise la guerre depuis un bureau. Smedley D. Butler a servi trente-quatre ans dans les Marines, reçu deux Médailles d’Honneur du Congrès — la plus haute distinction militaire américaine — et participé à une bonne partie des interventions armées des États-Unis en Amérique centrale et aux Caraïbes dans la première moitié du XXe siècle. C’est cet homme-là, décoré entre tous, qui publie en 1935 War Is a Racket, un essai court et brutal dans lequel il retourne son arme contre le système qu’il a servi.
Un général qui accuse : le témoignage inédit de Smedley Butler
La force du texte tient d’abord à la position de celui qui parle. Butler ne dénonce pas la guerre en abstraction ; il raconte la sienne. Il énumère, avec une froideur presque comptable, les pays où il est intervenu et au bénéfice de qui : le Mexique pour les intérêts pétroliers, Haïti et Cuba pour que la National City Bank puisse y percevoir des revenus, une demi-douzaine de républiques d’Amérique centrale « au profit de Wall Street ». Ce n’est pas un réquisitoire idéologique, c’est un aveu de première main, formulé par quelqu’un qui a tenu le fusil.
La guerre comme racket : la thèse centrale de l’essai
Le titre n’est pas une provocation gratuite. Pour Butler, la guerre fonctionne exactement comme le crime organisé : elle profite à un petit nombre — industriels de l’armement, banquiers, actionnaires — au prix du sang d’un grand nombre. Il détaille les mécanismes financiers de ce système : les commandes publiques passées en temps de guerre, les surprofits industriels, les emprunts d’État qui enrichissent les créanciers pendant que les soldats meurent ou reviennent mutilés. L’argument le plus frappant reste sa dimension quasi statistique : Butler compare les profits engrangés par certaines entreprises pendant la Première Guerre mondiale au nombre de soldats tués ou blessés, pour établir un rapport glaçant entre dollars gagnés et vies perdues.
Une actualité qui n’a rien perdu de sa force
C’est ce qui frappe le plus à la lecture, près de quatre-vingt-dix ans après sa rédaction : le texte n’a pas vieilli. Les logiques que Butler décrit — lobbies de l’armement, financiarisation des conflits, opinion publique mobilisée par la propagande plutôt que par l’information — restent d’une pertinence embarrassante face aux conflits contemporains. L’éditeur français a d’ailleurs choisi de confier la préface à Alain Juillet, ancien directeur du renseignement à la DGSE, un choix qui ancre le texte dans une lecture géopolitique actuelle plutôt que dans la seule commémoration historique.
Points forts et limites de cette édition
- Un texte court, dense, qui se lit en une soirée sans jamais perdre en intensité
- Une légitimité rare : l’auteur parle en connaissance de cause, pas en observateur extérieur
- Une préface d’Alain Juillet qui replace l’essai dans le contexte du renseignement et de la géopolitique contemporaine
- Un style pamphlétaire assumé, qui peut dérouter les lecteurs habitués à une prose plus mesurée
- Une démonstration économique parfois datée dans ses chiffres, qu’il faut resituer dans son époque
Pour qui, et pourquoi lire ce livre aujourd’hui
Ce texte s’adresse à quiconque s’intéresse à la mécanique économique des conflits armés, à l’histoire de l’impérialisme américain ou plus largement aux rapports entre pouvoir militaire et intérêts financiers. Il complète utilement des lectures plus contemporaines sur le complexe militaro-industriel, tout en offrant quelque chose que ces dernières n’ont pas : la voix d’un homme qui a lui-même exécuté les ordres qu’il condamne ensuite.
Court, sec, sans concession, War Is a Racket tient moins de l’essai académique que du témoignage à charge. Sa brièveté est une force : Butler ne dilue pas son propos, il l’assène. Que l’on partage ou non l’intégralité de sa lecture économique de la guerre, il est difficile de ressortir indifférent d’un texte porté par une telle autorité morale. Une lecture recommandée à qui veut comprendre, à la source, comment un système peut transformer la mort en profit — et comment l’un de ses plus fidèles exécutants a fini par le dire tout haut.


