Alors que la santé mentale a été érigée en « grande cause nationale » pour 2025, le think tank Terra Nova publie un rapport d’une ampleur inédite, signé par Martin Richer et David Mahé, qui sonne l’alarme sur la crise psychologique au cœur du monde du travail. Intitulé « Santé mentale au travail : les entreprises françaises n’ont plus le choix de l’attentisme », ce document de 80 pages appelle à une mobilisation urgente des employeurs, dirigeants et pouvoirs publics.
Une crise devenue systémique
Les chiffres rassemblés par Terra Nova sont sans appel : 53 % des Français déclarent avoir connu un épisode de souffrance psychique au cours des douze derniers mois, et près d’un jeune sur quatre affirme avoir déjà eu des pensées suicidaires. Les maladies psychiatriques représentent aujourd’hui le premier poste de dépenses de l’Assurance maladie, avec plus de 23 milliards d’euros par an, devant les cancers et les maladies cardiovasculaires.
Pour les entreprises, les conséquences sont directes : 35 à 45 % de l’absentéisme serait désormais lié à des troubles psychiques. Près des trois quarts des salariés (74 %) ont déjà ressenti un trouble lié au travail – troubles du sommeil, irritabilité, fatigue chronique ou perte de sens. Un tiers déclarent avoir été confrontés à des violences verbales ou du harcèlement.
« Fatigue chronique, surcharge mentale, violences banalisées, perte de sens, invisibilité du mal-être ne relèvent plus de situations isolées mais traduisent désormais une crise systémique », résume le rapport.
La France, en retard sur la prévention d’après le rapport Terra Nova sur la santé mentale au travail
Comparée à ses voisins européens, la France accuse un retard préoccupant en matière de prévention de la santé mentale.
Seules 23 % des entreprises disposent d’un plan complet de prévention et 36 % n’ont mis en place aucune mesure. À titre de comparaison, 62 % des salariés allemands déclarent avoir été consultés sur le stress au travail, contre seulement 32 % en France.
Dans la plupart des entreprises, les dispositifs de soutien psychologique (hotlines, « tickets-psys » ou services d’écoute) ne compensent pas l’absence d’action sur les causes structurelles : organisation déficiente, pression temporelle, manque de reconnaissance ou conflits de valeurs.
Le rapport rappelle aussi la responsabilité légale des entreprises : l’article L4121-1 du Code du travail impose à l’employeur de protéger la santé physique et mentale de ses salariés. Pourtant, un salarié sur trois estime que son entreprise ne respecte pas cette obligation.
Une triple responsabilité : salariés, managers et dirigeants
Terra Nova propose une feuille de route claire pour « faire de la santé mentale une grande cause nationale de l’entreprise ». Trois niveaux d’action sont identifiés.
Équiper les salariés
Les auteurs plaident pour sortir des approches individualistes et privilégier la prévention primaire, centrée sur l’organisation du travail. Cela suppose un diagnostic précis, la création d’espaces de discussion, des mesures de conciliation entre vie professionnelle et vie personnelle, et une lutte active contre les stéréotypes liés aux troubles psychiques.
Soutenir les managers
À la fois exposés et acteurs-clés de la prévention, les managers doivent être formés à l’écoute, au dialogue et à la reconnaissance. Dans un contexte où seuls 56 % des salariés estiment que leur travail est reconnu à sa juste valeur, contre 72 % au Royaume-Uni et 75 % en Allemagne, la France souffre d’un déficit de reconnaissance qui alimente la perte de sens.
Mobiliser les dirigeants
Les auteurs insistent sur la nécessité pour les directions générales d’incarner la transformation. Le dirigeant doit garantir un environnement de travail « entraînant et protecteur », où la santé mentale est pleinement intégrée à la stratégie d’entreprise. Cela implique de repenser les organisations, de renforcer le dialogue social, de former les ressources humaines et de favoriser la réinsertion des salariés fragiles.
De la prévention à la performance
L’étude rappelle que la santé mentale est à la fois un enjeu de justice sociale et un levier de compétitivité. Selon le baromètre Qualisocial 2025, les entreprises engagées dans une démarche de qualité de vie et des conditions de travail (QVCT) comptent cinq fois plus de salariés engagés et 91 % de salariés en bonne santé en plus.
Les troubles psychiques sont aujourd’hui la première cause d’arrêts de travail longue durée, représentant 31 % des arrêts en 2023, contre 14 % seulement en 2020. En moyenne, ces arrêts durent 33 jours, soit près du double de la moyenne générale.
Les auteurs chiffrent à plus de 100 milliards d’euros par an le coût global de la mauvaise santé mentale pour la société française, entre soins, absentéisme, perte de productivité et dégradation du bien-être.
Mais ils y voient surtout un gisement de performance et d’attractivité : 91 % des salariés considèrent la santé mentale comme un critère déterminant dans le choix d’un employeur, et 16 % déclarent avoir déjà quitté un poste pour des raisons psychologiques.
Une culture du travail à réinventer
Pour Terra Nova, il est urgent de replacer le travail au centre du débat. Non pas comme facteur de souffrance, mais comme levier de protection. Le rapport cite les travaux de la Dares et de Santé publique France qui montrent que la qualité du management, la reconnaissance, la coopération et l’autonomie sont des déterminants majeurs de la santé mentale.
La France se distingue par un « management à la française » encore trop centré sur le contrôle, la hiérarchie et la défiance. Seuls 21 % des travailleurs du savoir estiment entretenir une relation « saine » avec leur travail – un résultat qui place la France avant-dernière d’un panel international de 12 pays, devant le seul Japon.
Le think tank plaide donc pour une révolution culturelle : reconnaître la fragilité comme partie intégrante de la vie professionnelle, rompre le tabou de la souffrance au travail, et intégrer la santé mentale au cœur des politiques de responsabilité sociale des entreprises (RSE).
Briser le tabou, agir collectivement
La conclusion du rapport est sans ambiguïté : « L’entreprise doit passer d’une posture défensive à une stratégie proactive. Ignorer la santé mentale de ses collaborateurs n’est plus une option. »
Terra Nova appelle à une mobilisation nationale, publique et privée, pour transformer les lieux de travail en espaces de protection et de dialogue. Les auteurs saluent la création par le gouvernement de la première charte “Santé mentale et emploi”, mais estiment que seule une action coordonnée, fondée sur des diagnostics partagés et un engagement de long terme, permettra d’enrayer la spirale de la détresse psychologique.
« On fera la différence entre ceux qui se lamenteront sur la hausse des arrêts maladie et ceux qui auront compris qu’il est temps de briser les tabous et d’agir pour l’avenir », conclut Terra Nova.
