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Émirats arabes unis : une économie fragile qui menace l’environnement

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Toujours très dépendants de leur rente pétrolière, les Émirats arabes unis (EAU) cherchent des moyens de diversifier leur économie. Pétrochimie, métallurgie, textile, transport aérien, datas centers, immobilier… Les secteurs d’activités privilégiés, particulièrement énergivores, ne permettront pas à ce pays, 5e plus gros émetteur mondial de CO2, de minimiser son impact climatique.

Le 19 octobre 2023, Ras Al Khaimah, l’un des sept émirats des EAU, a inauguré une nouvelle zone franche dédiée au Web3 et aux sociétés d’actifs numériques et virtuels. Cette nouvelle « oasis des actifs numériques » (RAK Digital Assets Oasis, RAK DAO) se veut « la première zone franche au monde dédiée aux cryptoactifs ». Elle est taillée pour les crypto-entrepreneurs, qui bénéficieront d’une propriété à 100 % de leur entreprise, ainsi que de régimes fiscaux et de cadres réglementaires uniques. Le nouveau site s’ajoute à la liste des autres zones favorables aux cryptos du pays, qui existent déjà à Dubaï et à Abou Dhabi.

Les cryptos, en tête pour la pollution numérique

Cette nouvelle spécialité ne va pas améliorer le bilan carbone du pays, qui est, selon la Banque mondiale, le 5e plus gros émetteur mondial de CO2, avec 188 millions de tonnes en 2020, soit plus de 20 tonnes par habitant – environ 5 fois plus que la France et 1,5 fois plus que États-Unis. En effet, le minage des cryptomonnaies – processus de validation des transactions ajoutées à la base de données de la blockchain – est une pratique très gourmande en énergie. Ces opérations exigent l’installation de « fermes de minage », immenses data centers contenant des dizaines voire des centaines d’ordinateurs fonctionnant sans interruption. Une étude de Selectra chiffre ainsi la consommation annuelle d’énergie du seul bitcoin à 134 TWh – ce qui, si le bitcoin était un pays, le classerait au 31e rang mondial sur 230, à peu près au niveau des Pays-Bas. Et selon les calculs de l’Université de Cambridge, le Bitcoin génère plus de 60 millions de tonnes de CO2 chaque année.

De plus, le minage de la cryptomonnaie nécessite une grande quantité d’eau pour refroidir les ordinateurs, ce qui constitue un vrai problème dans les régions où l’eau est rare ou coûteuse. Or la pénurie d’eau reste une contrainte lourde aux Émirats : Abou Dhabi ne possède que trois jours de réserves et Dubaï tire 95 % de sa consommation de ses usines de dessalement, elles aussi très énergivores. Pourtant, la consommation d’eau par habitant est l’une des plus élevées au monde.

Paradis fiscal et négoce de pierres précieuses

Cet exemple illustre bien les tentatives de diversification des EAU pour se rendre moins dépendants de la rente pétrolière… Mais celle-ci représente toujours plus de 30 % du PIB, 55 % des recettes de l’État et 40 % des exportations. A coups d’incitations fiscales, les Émirats essaient d’attirer des investisseurs étrangers, qui peuvent également profiter d’une main-d’œuvre bon marché, essentiellement étrangère, et d’une énergie peu coûteuse. C’est ainsi que les EAU ont notamment réussi à attirer une partie du négoce des pierres précieuses, profitant du dynamisme indien dans ce domaine. Les Émirats continuent aussi à jouer le rôle de plaque tournante pour l’or russe. Une activité d’ailleurs en hausse depuis le début de la guerre en Ukraine : les EAU ont importé 76 tonnes d’or russe d’une valeur de près de 3 milliards de dollars entre février 2022 et mars 2023, contre 1,3 tonne en 2021. Au total, les métaux précieux représentent ainsi 15 % des exportations du pays.

Cette fiscalité attractive fait des EAU une destination privilégiée pour les entreprises soucieuses d’optimisation fiscale. L’ONG Tax Justice Network les situent en 2021 dans le groupe des dix plus grands paradis fiscaux. En mars 2022, le GAFI a même ajouté les Émirats dans sa liste grise des pays soumis à une surveillance accrue sur la question du blanchiment de capitaux et du financement du terrorisme. Les EAU, qui sont restés neutres dans la guerre entre la Russie et l’Ukraine, ont d’ailleurs accueilli bon nombre de riches migrants russes, mais aussi des travailleurs du secteur des hautes technologies fuyant les sanctions occidentales.

Industries énergivores, transport aérien et bulle immobilière

A côté de ces expédients, la politique de diversification concerne essentiellement l’aval de la filière pétrolière (raffinage, pétrochimie) et des industries fortement consommatrices d’énergies comme la fabrication d’aluminium ou le transport aérien. Dubaï abrite en effet l’une des plus grandes fonderies d’aluminium du monde – qui y bénéficie du bas coût de l’électricité – et les Émirats sont devenus le 5e producteur mondial d’aluminium en fonderie. Avec le pétrole et les pierres précieuses, l’aluminium tire les exportations des Émirats, principalement vers l’Asie. Grâce à la main-d’œuvre bon marché et à des centaines d’ateliers de confection, les exportations textiles contribuent, elles aussi, au total des exportations. Quant au secteur de l’aviation, avec les deux compagnies nationales Etihad et Emirates, il représente aujourd’hui 27 % du PIB du pays, et Dubaï est désormais le premier aéroport mondial devant celui de Londres.

La manne pétrolière s’est aussi traduite par une urbanisation accélérée. A Dubaï, les hôtels les plus luxueux de la planète sont sortis de terre en quelques années. Sans aucun souci écologique, une piste de ski a même vu le jour aux portes du désert, dans un grand centre commercial. Aujourd’hui, la bulle spéculative de l’immobilier mobilise le quart des emplois. Moins riche en réserves pétrolières qu’Abou Dhabi, Dubaï a misé sur le tourisme, l’immobilier et les services logistiques. Pour polariser le trafic de marchandises, les Émirats ont ouvert depuis 1985 plus de trente zones franches. Les réexportations représentent ainsi près de la moitié du total des exportations. « Sur 4 containers qui arrivent à Dubaï, 2 sont réexportés sans même être dédouanés. Les deux autres le sont mais un seul dessert la consommation locale », explique ainsi un spécialiste. Ces réexportations sont destinées principalement à l’Iran, à l’Inde, à l’Arabie Saoudite, au Qatar et à Bahrein. 

Un État toujours très dépendant de la rente pétrolière

Reste qu’aujourd’hui, malgré ces tentatives de diversification, les Émirats restent un État rentier, la prospérité du pays provenant essentiellement des réserves d’hydrocarbures d’Abu Dhabi. Les EAU détiennent en effet 5,6 % des réserves mondiales de pétrole (8e rang mondial), soit environ 80 années de production, ainsi que 3 % des réserves de gaz (8e rang mondial), selon les chiffres de BP. Aujourd’hui, les Émirats sont le 6e producteur et le 3e exportateur net mondial de pétrole. Et la production d’hydrocarbures représente une rente de plus de 150 milliards de dollars par an pour un pays d’un peu moins de 10 millions d’habitants, dont 88 % d’expatriés.

Actuellement, la production annuelle de pétrole des EAU oscille entre 3 et 3,5 millions de barils / jour, pour une capacité de production d’environ 4 millions de barils. Mais celle-ci devrait être portée à 5 millions de barils / jour d’ici 2027 grâce à des investissements de 150 milliards de dollars entre 2023 et 2027. Une stratégie qui vise à capter le plus de valeur possible à moyen terme… mais qui ne va pas vraiment dans le sens de la lutte contre le changement climatique. La décision de l’OPEP+ de réduire la production et de prolonger la période de restriction jusqu’à fin 2024, risque néanmoins de peser sur les recettes fiscales et extérieures du pays.
Fragilisée par la montée de la concurrence régionale, les Émirats restent ainsi fortement dépendants des revenus pétroliers. Parmi les autres « points noirs », figure la part exagérée de l’État et des services publics dans l’économie émirienne. Une baisse des prix du pétrole pourrait ainsi placer le budget public, déjà structurellement déficitaire, dans une situation difficile. La situation financière des conglomérats quasi-publics, endettés et exposés au secteur immobilier et aux services, est aussi un facteur de fragilité dans un contexte mondial de durcissement monétaire. Pour l’heure, les Émirats sont loin d’être prêts pour affronter l’économie de l’après-pétrole.

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