L’Union européenne joue sa crédibilité sur un dossier qui dépasse largement le sort d’un seul homme d’affaires. Depuis le 14 septembre, les Vingt-Sept sont incapables de s’accorder sur le renouvellement classique, pour six mois, du régime de sanctions individuelles frappant près de 3 000 personnes et entités russes accusées de soutenir la guerre en Ukraine. En cause : la demande française de retirer le milliardaire russo-ouzbek Alisher Usmanov de la liste noire européenne, une exigence qui a entraîné une cascade de blocages et menace, faute d’accord, de faire tomber l’ensemble du dispositif.
Un délai de survie, pas un compromis
Faute d’unanimité, les ambassadeurs des Vingt-Sept réunis à Bruxelles n’ont obtenu, le 14 septembre, qu’une prolongation technique d’une semaine du régime, repoussant l’échéance au 22 septembre. Un nouveau sursis a depuis été négocié : le couperet est désormais fixé au 25 septembre à minuit, avec une nouvelle réunion des ambassadeurs prévue le 23. Si aucun accord unanime n’intervient d’ici là, l’intégralité du régime de désignations individuelles, gels d’avoirs et interdictions de territoire compris, tombera automatiquement. Le paquet de sanctions économiques sectorielles, lui, a été sécurisé séparément jusqu’en juillet 2027 et n’est pas menacé dans l’immédiat.
C’est la mécanique même de l’unanimité européenne qui transforme un désaccord ponctuel en risque systémique pour l’ensemble de l’édifice sanctionnaire construit depuis 2022.
Le cas Usmanov et l’hypothèse d’un échange
Sanctionné dès le début de l’année 2022 pour ses « liens étroits » avec Vladimir Poutine et ses intérêts dans des secteurs clés de l’économie russe, Alisher Usmanov conteste ces accusations et a saisi la Cour de justice de l’Union européenne, où son recours est pendant depuis novembre 2025. Selon plusieurs sources diplomatiques, Paris évoque officiellement une « question spécifique de sécurité nationale » pour justifier sa demande de retrait, sans donner plus de détails publics.
Plusieurs médias européens, dont Euronews et Bloomberg, font toutefois le lien avec la détention en Azerbaïdjan de ressortissants français, parmi lesquels un homme d’affaires emprisonné pour espionnage. Le délistage d’Usmanov, objet d’un lobbying documenté de la Turquie (une lettre du président Erdoğan datée du 2 mars 2026) et de l’Azerbaïdjan, pourrait ainsi s’inscrire dans une négociation plus large visant à obtenir la libération de citoyens français retenus à Bakou. Ni la présidence française ni le Quai d’Orsay n’ont confirmé publiquement cette hypothèse.
Un effet domino qui inquiète les partenaires européens
La position française a immédiatement rencontré celle de la Slovaquie, qui réclame de longue date le retrait non seulement d’Usmanov mais aussi de Mikhaïl Fridman, autre oligarque russe déjà en partie victorieux devant la justice européenne : le Tribunal de l’UE avait annulé en avril 2024 sa désignation pour la période de février 2022 à mars 2023, faute de preuves suffisantes.
La complication s’est encore accrue le 18 septembre avec l’annonce du Luxembourg, qui a fait savoir qu’il demanderait à son tour le retrait de Fridman si celui d’Usmanov était accordé à la France. Les pays scandinaves et baltes s’opposent catégoriquement à toute levée, qu’ils jugent porteuse d’un dangereux précédent pour la cohésion du régime de sanctions. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a exprimé son opposition frontale, jugeant que ce n’était « certainement pas le moment de lever des sanctions » ou de « sauver des oligarques russes des sanctions ».
Des conséquences économiques et juridiques concrètes
Au-delà de la diplomatie, l’enjeu financier est réel pour les acteurs économiques européens. Le régime de sanctions repose sur le règlement européen 269/2014, dont l’effet direct conditionne la validité des gels d’avoirs appliqués dans chaque État membre, y compris en France, où la Cour de cassation a précisé en février 2026 qu’aucune saisie de fonds gelés ne pouvait intervenir sans autorisation préalable du Trésor. Un effondrement, même temporaire, du régime créerait un vide juridique dans lequel des paiements exécutés ou des mesures d’exécution prises pendant l’interruption pourraient exposer les établissements bancaires à des contentieux ultérieurs.
Un éventuel retrait d’Usmanov obligerait par ailleurs les services de conformité bancaire à revoir l’ensemble des dossiers ayant cité sa désignation comme précédent, une charge administrative non négligeable pour un secteur déjà mobilisé sur le suivi des avoirs russes immobilisés en Europe, notamment via Euroclear.
À une semaine de l’échéance du 25 septembre, la partie reste ouverte. Elle illustre la difficulté de l’Union européenne à maintenir une politique de sanctions unifiée face à des intérêts nationaux divergents, dans un contexte où chaque exception ouverte fragilise la crédibilité de l’ensemble du dispositif vis-à-vis de Moscou comme des partenaires occidentaux.
