Le groupe familial allemand Merkur a signé, le 17 septembre 2026, l’accord définitif portant sur l’acquisition d’une participation majoritaire dans la Société Française de Casinos (SFC), société cotée sur Euronext Paris. L’opération, la troisième du genre en dix huit mois dans le secteur, illustre la vitesse à laquelle des groupes étrangers prennent pied sur le marché français des jeux d’argent terrestres, un secteur longtemps resté aux mains d’opérateurs nationaux et familiaux.
Les termes de l’accord
Selon le communiqué publié par SFC le 18 septembre, Merkur Spielbanken Beteiligungs GmbH, filiale du groupe Merkur.com AG, rachète 95% du capital de Casigrangi, la holding qui détient elle même 81,21% de SFC. Les vendeurs sont le Groupe Philippe Ginestet (GPG), fondateur de l’enseigne de déstockage Gifi, et DOFA, qui conservera une participation résiduelle de 5% dans Casigrangi. Le prix retenu s’établit à 6,19 euros par action SFC.
Sept établissements sont concernés par la transaction : les casinos de Châtel-Guyon, Collioure, Gruissan et Port-la-Nouvelle, détenus directement par SFC, ainsi que ceux de Granville, Megève et Mimizan, logés dans Casigrangi. Ces sites combinent jeux de table, machines à sous, hôtellerie et restauration, une activité caractéristique du tissu des casinos de villes moyennes et de stations balnéaires ou thermales.
La finalisation reste soumise à l’autorisation du ministère de l’Intérieur, prévue par l’article L. 323-3 du code de la sécurité intérieure, qui encadre spécifiquement les changements de contrôle dans le secteur des jeux. Sa délivrance est attendue au premier trimestre 2027. Une offre publique d’achat simplifiée sur le solde du capital de SFC suivra au premier semestre 2027, avant un retrait obligatoire de la cote parisienne qui mettra fin à plus d’une décennie de présence boursière de la société.
Un mouvement de consolidation à dominante étrangère
Cette opération n’est pas isolée. Elle constitue la troisième acquisition significative de casinos français par un groupe étranger en dix huit mois : l’Autrichien Novomatic avait repris Vikings Casinos et ses onze établissements début 2025, tandis que Banijay, adossé à Betclic, avait mis la main sur le réseau JOA et ses 33 casinos en juillet 2026. Avec l’entrée de Merkur, ce sont désormais plusieurs dizaines d’établissements du parc français de casinos terrestres, historiquement composé d’un tissu très fragmenté d’opérateurs régionaux et familiaux, qui sont passés ou en passe de passer sous pavillon étranger.
Merkur, groupe familial fondé il y a près de soixante-dix ans par la famille Gauselmann, réalise plus de 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel et emploie plus de 15 000 personnes dans le monde. Son entrée sur le marché français, via SFC, marque une étape supplémentaire dans sa stratégie d’expansion européenne, après une présence déjà établie en Allemagne, en Espagne et en Europe centrale.
L’enjeu de l’ouverture du casino en ligne
Au delà de la seule question de l’actionnariat, cette vague de rachats relance les spéculations sur une possible légalisation des casinos en ligne (iCasino) en France, l’un des rares grands marchés européens, avec l’Allemagne, à maintenir une interdiction de ce segment. Les observateurs du secteur soulignent qu’il paraît peu vraisemblable que des groupes internationaux investissent des dizaines de millions d’euros dans des réseaux de casinos physiques français sans anticiper une diversification vers le numérique en cas d’ouverture réglementaire. Un projet porté par la fédération professionnelle Casinos de France, baptisé JADE, propose d’ailleurs un cadre de régulation pour un futur marché du casino en ligne adossé aux opérateurs terrestres existants et déjà licenciés, plutôt qu’aux plateformes offshore.
Le marché français des jeux d’argent a généré un produit brut des jeux de 14,1 milliards d’euros en 2025, en hausse de 3% selon le bilan annuel de l’Autorité nationale des jeux (ANJ). Les casinos physiques y pèsent environ 20%, avec 2,816 milliards d’euros de produit brut des jeux et 31,6 millions d’entrées, en progression de 2% sur un an, quand le jeu en ligne, encore circonscrit aux paris sportifs, au poker et aux jeux de cercle, franchit de son côté la barre des 2,6 milliards d’euros.
La dimension souveraineté
Le dossier SFC illustre une dynamique plus large que la seule actualité boursière : celle d’un secteur de services aux consommateurs, ancré dans les territoires (stations thermales, villes moyennes, littoral), racheté par étapes par des capitaux étrangers, sans que la régulation française, centrée sur le contrôle individuel de chaque changement de contrôle par le ministère de l’Intérieur, ne pose de doctrine d’ensemble sur la place des opérateurs nationaux dans ce marché. Le retrait programmé de SFC de la cote parisienne prive en outre les investisseurs français d’un des rares véhicules cotés offrant une exposition directe à ce segment de l’économie du tourisme et des loisirs. À l’heure où Bercy multiplie les dispositifs de soutien à la souveraineté économique dans l’industrie et le numérique, le secteur des jeux d’argent terrestres, pourtant fortement générateur d’emplois locaux et de recettes fiscales pour les communes concernées, semble pour l’instant échapper à toute réflexion stratégique équivalente.
