La Culture du combat en Israël, de Gil Mihaely

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Comment un petit État a fait de la force une matrice nationale

Le fusil a toujours accompagné la bêche pour garantir que le peuple ne dépende plus jamais d’autrui.

Historien franco-israélien, docteur en histoire de l’EHESS et directeur de la publication du magazine Causeur, Gil Mihaely a lui-même servi dans la marine israélienne avant de se tourner vers la recherche. C’est cette double expérience, celle du terrain et celle de l’archive, qui nourrit La Culture du combat en Israël, court essai publié chez Valeurs Ajoutées Éditions. L’ambition du livre n’est pas de raconter une énième histoire militaire d’Israël, mais de comprendre comment le rapport à la force s’est inscrit dans l’ADN même de la société israélienne, au point de façonner ses élites politiques et économiques.

Une identité nationale forgée par la nécessité

La thèse centrale de Mihaely tient en une image : depuis les milices de défense des premières colonies agricoles jusqu’aux unités technologiques de pointe de Tsahal, l’histoire israélienne se lit comme une tension permanente entre vulnérabilité et volonté de puissance. L’auteur retrace comment un peuple né dans un contexte d’isolement régional et de menaces existentielles répétées a transformé cette fragilité en projet stratégique. Loin d’un simple récit héroïque, l’essai s’attache à montrer que cette « culture du combat » n’a rien d’un folklore martial : elle procède d’un choix politique assumé, celui de ne plus jamais dépendre de la protection d’un tiers.

L’armée comme creuset social, au-delà de la fonction défensive

C’est sans doute l’apport le plus stimulant du livre : Mihaely refuse de réduire Tsahal à un simple outil de défense. Il la décrit comme la matrice même de la nation, l’espace où les frontières entre civils et militaires s’estompent. Cette porosité explique un phénomène propre à Israël, largement documenté mais rarement analysé avec cette clarté : la surreprésentation d’anciens officiers de terrain parmi les dirigeants politiques et les entrepreneurs de premier plan. Le service militaire n’y fonctionne pas seulement comme rite de passage, mais comme incubateur de réseaux, de compétences et de légitimité pour toute une génération de décideurs.

Mythes fondateurs et dilemmes éthiques de Tsahal

L’essai ne se contente pas d’un éloge de la résilience israélienne. Mihaely consacre une part importante de son propos à l’analyse critique des mythes fondateurs de l’armée israélienne — ceux de « l’armée du peuple », de la « pureté des armes » — et aux tensions éthiques qu’ils suscitent aujourd’hui face à des conflits asymétriques et à une opinion internationale de plus en plus scrutatrice. Cette dimension réflexive évite à l’ouvrage l’écueil de la célébration univoque : l’auteur interroge la soutenabilité, morale et politique, d’un modèle où la force occupe une place aussi structurante.

Une grille de lecture pour l’époque des rivalités de puissances

Le dernier apport du livre est peut-être le plus actuel. En resituant le cas israélien dans le contexte du retour des grandes rivalités géopolitiques, Mihaely en fait un cas d’école dépassant le seul cadre régional. Comment une société, dépourvue de profondeur stratégique, transforme-t-elle sa vulnérabilité en avantage compétitif ? La question dépasse Israël et parle directement aux débats européens sur la souveraineté, la dissuasion et l’autonomie stratégique, dans un monde où les certitudes de l’après-guerre froide s’effritent.

Un format court au service de la densité

Sur le plan formel, l’essai joue la carte de la concision. Pas de développement académique alourdi de notes de bas de page interminables : Mihaely va à l’essentiel, avec une écriture journalistique nourrie de rigueur historienne. Ce choix éditorial a un revers, celui de survoler parfois des enjeux qui mériteraient un développement plus long, notamment sur les évolutions les plus récentes de la société israélienne et les fractures internes qu’elle traverse. Mais il fait aussi la force du livre : une entrée en matière accessible, sans être simplificatrice, sur un sujet trop souvent réduit à des postures.

La Culture du combat en Israël tient sa promesse : offrir une clé de lecture stimulante sur la manière dont un pays a construit son identité autour du rapport à la force, sans céder ni à l’hagiographie ni au réquisitoire facile. Un essai utile pour quiconque s’intéresse aux dynamiques de sécurité nationale, à la sociologie militaire ou, plus largement, aux mécanismes par lesquels une nation transforme sa vulnérabilité en ressource stratégique. À lire notamment pour son dernier chapitre, qui élargit la focale israélienne aux enjeux contemporains de souveraineté et de dissuasion en Europe.

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