Parc éolien flottant au large de la Corse : le projet Atis d’Eni fait polémique

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Le géant énergétique italien Eni Plenitude entend installer 48 éoliennes flottantes dans des eaux sous souveraineté italienne, à moins de 30 kilomètres du cap Corse. Le projet, qui représenterait 864 MW de puissance installée, suscite une opposition massive en Corse, où autorités, élus et associations dénoncent des risques environnementaux majeurs et un déficit criant de concertation transfrontalière.

Le projet éolien flottant Atis, une installation record en Méditerranée

C’est une infrastructure sans précédent à l’échelle méditerranéenne que porte Atis Floating Wind, filiale d’Eni Plenitude. Le projet éolien flottant Atis prévoit l’installation de 48 éoliennes réparties sur 264 kilomètres carrés, dans des eaux territoriales italiennes situées entre l’archipel toscan et le nord-est de la Corse. La puissance installée totale atteindrait 864 mégawatts, faisant de ce parc éolien flottant la plus grande installation de ce type jamais construite en Méditerranée. Contrairement aux éoliennes offshore classiques, les structures flottantes ne sont pas ancrées à des fondations sous-marines fixes mais maintenues par des lignes de câblage, ce qui permet leur déploiement en eaux profondes. L’électricité produite serait injectée dans le réseau électrique italien via des câbles sous-marins. La validation officielle des autorités italiennes est attendue pour 2027, avec un lancement des travaux envisagé en 2028.

Une localisation qui cristallise les inquiétudes corses

La géographie du projet éolien flottant est au cœur de la controverse. Certaines des 48 éoliennes seraient implantées à seulement 28 kilomètres du cap Corse, et à 6 kilomètres de la limite des eaux territoriales françaises. La zone concernée est l’un des couloirs maritimes les plus fréquentés de Méditerranée : 10,7 millions de passagers et 40 millions de tonnes de marchandises y transitent chaque année, selon le ministère de l’Environnement italien. La préfecture de Haute-Corse a conduit une enquête publique du 5 mai au 5 juin, qui a recueilli 212 contributions. Les participants ont été très majoritairement défavorables au projet, sans pour autant adopter un discours anti-éolien de principe. L’argument central est limpide : la Corse supporterait les nuisances environnementales, paysagères et économiques de ce parc éolien flottant sans en retirer le moindre bénéfice énergétique. L’électricité produite est en effet destinée au réseau italien, et non à l’île.

Sanctuaire Pelagos et biodiversité marine en première ligne

Les inquiétudes environnementales sont multiples. Le parc éolien flottant s’inscrirait au cœur du sanctuaire Pelagos, une zone protégée délimitée entre la Corse, la Côte d’Azur et le nord de l’Italie, dédiée à la protection de huit espèces de mammifères marins : dauphins, cachalots, rorquals communs et globicéphales noirs. Des contributions signalent les niveaux de bruit sous-marin générés aussi bien par la phase de construction que par l’exploitation du parc. Le couloir migratoire ornithologique de la zone est également jugé insuffisamment documenté dans l’étude du maître d’ouvrage italien. Plus directement encore, certaines éoliennes se situeraient en bordure du parc naturel marin du cap Corse et de l’Agriate, la plus vaste aire marine protégée de France métropolitaine. Son conseil de gestion a rendu un avis défavorable le 6 juillet, son président Gilles Simeoni dénonçant les lacunes majeures du dossier et réclamant que les projets transfrontaliers ne puissent être validés qu’avec l’accord de l’ensemble des États et collectivités concernés.

Le mémoire des boues rouges et le précédent Montedison

La polémique autour du parc éolien flottant Atis réactive une mémoire douloureuse. Plusieurs contributeurs à l’enquête publique ont rappelé le scandale des boues rouges : dans les années 1970, la société chimique italienne Montedison avait déversé des déchets industriels au large du cap Corse, un épisode fondateur de la conscience écologique et autonomiste corse. Cet héritage nourrit une méfiance structurelle envers les projets industriels italiens perçus comme unilatéraux. Guy Armanet, président de l’Office de l’environnement de la Corse et représentant nationaliste au conseil exécutif, a résumé l’hostilité institutionnelle : le refus est principiel, car la Corse n’a pas été associée à la conception du projet. Julien Paolini, président de l’Agence d’urbanisme et d’énergie, cible quant à lui la dimension de sécurité maritime, les impacts sur les pêcheurs et les ressources halieutiques d’un parc qualifié de surdimensionné.

Souveraineté et gouvernance : le vide juridique des projets transfrontaliers

L’affaire Atis soulève une question de fond qui dépasse la seule Méditerranée : comment gouverner les grands projets d’infrastructure énergétique ayant des impacts transfrontaliers ? La consultation lancée par la préfecture de Haute-Corse ne produit qu’un avis sans valeur contraignante ni droit de veto. La France ne peut techniquement s’opposer à un projet situé en eaux souveraines italiennes. Ce déficit de gouvernance multilatérale pourrait fragiliser à terme les relations bilatérales franco-italiennes. Il illustre plus largement les tensions entre la nécessaire accélération de la transition énergétique — objectif que partage la mouvance autonomiste corse — et la préservation de la souveraineté énergétique et environnementale des territoires. La Corse tire en effet près d’un quart de son mix énergétique de ses interconnexions avec l’Italie, ce qui rend paradoxal le veto de principe au projet Atis. À l’heure où la France déploie elle-même ses ambitions dans l’éolien offshore avec des projets tels que Centre Manche 2, l’absence de cadre juridique contraignant pour les projets transfrontaliers apparaît comme une lacune stratégique majeure à combler au niveau européen.

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