La banque d’investissement américaine Lazard a formulé une offre de 25 millions de dollars pour s’imposer comme conseil financier du Venezuela dans le cadre de la restructuration d’une dette souveraine estimée à plus de 60 milliards de dollars, concurrençant directement Centerview Partners, déjà mandaté par Caracas depuis mai dernier.
Une guerre des mandats autour de la restructuration dette Venezuela
C’est en ce mois de juillet que Lazard, banque d’investissement cotée à New York, a transmis une proposition financière au gouvernement vénézuélien pour prendre en charge le conseil stratégique d’une opération de restructuration parmi les plus complexes jamais engagées à l’échelle souveraine mondiale. L’offre, chiffrée à 25 millions de dollars, intervient dans un contexte de vives tensions autour du choix du conseiller financier de Caracas, qui doit piloter des négociations portant sur quelque 60 milliards de dollars d’obligations en défaut, cumulées entre l’État vénézuélien et sa compagnie pétrolière nationale, PDVSA. L’argument mis en avant par Lazard est aussi direct que stratégique : fort de son expérience reconnue dans les conseils aux États souverains en difficulté, l’établissement estime que le Venezuela n’a pas à débourser des honoraires jugés excessifs pour accéder à une expertise de premier rang en matière de restructuration de dette.
L’écart entre les deux offres est saisissant. Centerview Partners, société de services financiers basée aux États-Unis, aurait négocié avec Caracas des conditions financières sans commune mesure avec la proposition de Lazard : selon des informations citant un projet de contrat, les honoraires envisagés comprenaient une rémunération mensuelle de 750 000 dollars, assortie d’une commission de succès fixée à 0,1 % du montant total de la dette restructurée. Appliquée à une dette pouvant atteindre entre 150 et 200 milliards de dollars si l’on intègre les sentences arbitrales et les intérêts courus, cette commission représenterait une facturation totale d’au moins 150 millions de dollars, soit six fois l’offre concurrente de Lazard.
Un mandat contesté, des enjeux qui dépassent les honoraires
L’irruption de Lazard dans ce dossier ne relève pas uniquement d’une compétition commerciale entre deux établissements de renom. Elle cristallise des interrogations plus larges sur la gouvernance de la restructuration vénézuélienne. La nomination de Centerview, annoncée par Caracas en mai dernier, avait suscité des réserves significatives de la part d’investisseurs et de responsables, en raison de l’absence de procédure formelle d’appel d’offres. Cette opacité dans la sélection du conseiller avait alimenté des doutes sur l’équité et la transparence du processus, dans un dossier où les sommes en jeu concernent directement des milliers de créanciers internationaux. Interrogée sur ces critiques, Centerview a tenu à préciser que les conditions de son mandat seraient établies sur la base des tarifs pratiqués sur le marché, rejetant toute « spéculation contraire » comme infondée. Lazard, pour sa part, n’a pas souhaité commenter publiquement sa démarche, tandis que le ministère vénézuélien de la Communication et de l’Information n’avait pas répondu aux sollicitations au moment de la publication de ces informations.
Le contexte dans lequel s’inscrit cette bataille de mandats est celui d’un défaut souverain hors norme. Le Venezuela s’est retrouvé en cessation de paiement en 2017, sous la présidence de Nicolás Maduro, accumulant l’une des dettes publiques les plus importantes jamais enregistrées dans l’histoire des défauts souverains contemporains. À ce jour, l’État et PDVSA cumulent environ 60 milliards de dollars d’obligations non honorées. Mais si l’on y ajoute les sentences arbitrales prononcées à l’encontre de Caracas et les intérêts capitalisés depuis sept ans de défaut, le passif total pourrait excéder 150 milliards de dollars selon les estimations d’analystes spécialisés.
La restructuration dette Venezuela, enjeu systémique pour les marchés émergents
La mission du futur conseiller financier ira bien au-delà d’un simple rôle de négociateur. Il lui appartiendra de construire la stratégie financière globale du gouvernement vénézuélien, d’arbitrer entre les différentes catégories de créanciers — porteurs d’obligations, États prêteurs, entreprises détentrices de sentences arbitrales — et de définir le niveau de décote applicable à chaque tranche de dette. Ce taux de décote, dont l’ampleur est encore totalement indéterminée, constituera le facteur décisif pour évaluer la viabilité budgétaire du Venezuela à moyen terme et sa capacité à renouer avec les marchés de capitaux internationaux.
Pour les investisseurs institutionnels européens et français exposés aux obligations vénézuéliennes ou à des créances sur PDVSA, l’issue de cette restructuration représente un enjeu financier concret. Les fonds spécialisés dans la dette des marchés émergents ont accumulé des positions sur ces titres à prix très décotés dans l’espoir d’une résolution négociée. Le choix du conseiller financier, et surtout la qualité du processus qu’il orchestrera, conditionnera directement la crédibilité de l’accord final auprès des créanciers et des marchés. L’annonce en mai du lancement de la restructuration avait d’ailleurs suffi à faire remonter sensiblement les cours des obligations vénézuéliennes, signal que les investisseurs anticipent une issue, même partielle, à ce dossier gelé depuis près d’une décennie.
Dans ce contexte, la guerre des mandats entre Lazard et Centerview illustre une réalité propre aux grandes restructurations souveraines : le choix du conseiller n’est jamais neutre. Il détermine les équilibres de négociation, la perception des créanciers et, in fine, les conditions auxquelles un pays peut espérer retrouver une trajectoire financière soutenable. Pour le Venezuela, le règlement de cette question préalable conditionne l’ensemble du calendrier d’une opération qui s’annonce comme l’une des plus significatives de la décennie sur les marchés de dette souveraine.


