L’entreprise française SiPearl vient de passer un palier décisif, avec le démarrage des tests de Rhea1, de retour de TSMC, un processeur CPU destiné aux supercalculs et à l’intelligence artificielle. Cette validation technique, demarrée le 13 mai dernier, est synonyme d’opportunités commerciales et techniques majeures pour la France et pour l’Europe. Mais tout n’est pas gagné pour autant.
Enfin une bonne nouvelle. Dans le monde de la haute technologie dominé de la tête et des épaules par la Chine et les États-Unis, la France vient de dégainer une carte maîtresse qui permettra à l’Europe de préserver sa souveraineté numérique. Car la course aux supercalculateurs et à l’intelligence artificielle est lancée et le Vieux continent ne peut pas se permettre de se laisser décrocher. Ou pire, d’être vassalisée par Washington ou par Pékin, les deux super-puissances pouvant commercialiser des processeurs similaires contenant des backdoors et ainsi avoir un œil sur leur utilisation, ou éventuellement une main sur le robinet pour en brider les performances. Bref, Rhéa1 marque un point essentiel en termes d’indépendance stratégique.
1 milliard de milliards de calculs par seconde
Nous assistons en réalité à une vraie révolution : avec Rhéa1, l’entreprise française SiPearl vient de frapper un grand coup. Ce processeur CPU est un concentré de technologies, avec 61 milliards de transistors, 16 couches de métal et 7,8 milliards de portes. Comprenez par-là que cette petite bête sera capable d’équiper – d’ici la fin 2026 – le supercalculateur européen Jupiter (HPC, High Performance Computing) situé en Allemagne, et qu’elle permettra à l’Europe d’imprimer sa marque sur le développement de l’intelligence artificielle, très gourmande en capacité de calculs. « Le CPU Rhea1 a été imaginé dans le cadre du consortium européen European Processor Initiative (EPI) afin d’équiper les supercalculateurs européens de matériel souverain, explique SiPearl sur son site officiel. Rhea1 a été conçu par les équipes de R&D de SiPearl pour apporter puissance de calcul et efficacité énergétique aux charges de travail du calcul haute performance (HPC) et d’intelligence artificielle. Il est actuellement en fabrication chez TSMC, la première usine de semiconducteurs avancés au monde. Il équipera Jupiter, le premier supercalculateur d’Europe à atteindre la puissance exascale, soit 1 milliard de milliards de calculs par seconde. » Et c’est une véritable prouesse.
Seulement six ans après sa création, SiPearl devient donc l’étendard de la souveraineté numérique européenne. Et les champs d’application de Rhéa1 sont aussi vastes que prometteurs : ce processeur CPU permettra notamment aux entreprises et instituts de recherche européens d’exceller dans leurs simulations scientifiques, dans la recherche médicale, dans le secteur ô combien stratégique de la Défense – à l’heure où l’Europe tente de se réarmer et de se désengager de la tutelle technique américaine –, dans l’intelligence artificielle générative et agentique et même dans la lutte contre le changement climatique. « Avec Rhea1, nous remplissons la mission confiée par l’Union européenne au consortium European Processor Initiative, puis à SiPearl : rapatrier en Europe les technologies de processeurs haut de gamme et l’expertise associée, se félicite Philippe Notton, PDG et fondateur de SiPearl. Depuis le lancement de SiPearl en 2020, nous avons constitué et formé une équipe d’experts – des seniors encadrant des juniors – comme on n’en avait pas vu en Europe depuis le milieu des années 1980. Je suis immensément fier de chacun d’eux. Puisqu’il ne peut y avoir de souveraineté numérique sans infrastructure matérielle souveraine, nous contribuons tous à la souveraineté de l’Europe. SiPearl est une formidable aventure technologique, humaine et patriotique. » Au-delà de ses capacités propres, la force de Rhea1 réside dans son rôle de chef d’orchestre : en tant que CPU, il a vocation à s’imposer comme le cœur central indispensable pour piloter et synchroniser tous les accélérateurs européens. Voilà pour le satisfecit. Mais tout n’est pas joué pour autant pour la souveraineté européenne.
Des financements publics à la hauteur ?
Si SiPearl a pu aller si vite et si loin dans sa politique de recherche et développement, c’est que l’entreprise a pu s’appuyer à la fois sur la volonté des autorités européennes et françaises de doter l’Europe de capacités de calculs à la hauteur des enjeux actuels. « Je suis très fier de ce que nous avons fait ces dernières années tous ensemble, s’est réjoui Emmanuel Macron le 22 mai dernier, en marge du Forum européen sur la puissance de calcul, les sciences et technologies quantiques et les semi-conducteurs. Tout cela s’inscrit dans des décennies de recherche fondamentale et de recherche appliquée, menées par nos universités et nos organismes de recherche. Mais depuis cinq ans, nous avons donné une phase d’accélération inédite. On doit encore accélérer et passer à l’échelle supérieure. De Saclay à Grenoble en passant par Munich, c’est cette Europe que nous voulons. La France, elle, est parmi les leaders mondiaux. » Objectif affiché :bâtir et investir afin de garantir l’indépendance de la France et de l’Europe à l’horizon 2050. Pour y parvenir, il faut reconnaître que le locataire de l’Élysée a mis toutes ses forces dans la bataille. Ces dernières années, l’État s’est appuyé sur son plan France 2030 doté de 54 milliards d’euros d’investissements publics pour la période 2021-2030, sur les trois étapes la Stratégie nationale IA à partir de 2018 (1,5 milliards d’euros), ainsi que sur le Plan quantique national en 2021 (2,8 milliards d’euros, dont 1,55 milliard annoncés le 22 mai) et la Stratégie électronique initiée en 2022, dotée à elle seule de 5 milliards d’euros supplémentaires, uniquement pour la filière électronique et semi-conducteurs. Les premiers résultats sont d’ores et déjà visibles comme le souligne le président de la République avec des réussites de grands groupes comme STMicroelectronics et Soitec et surtout de jeunes pousses à l’image de SiPearl et de Vsora.
Dans les années à venir, la bataille va donc continuer, principalement sur trois terrains, avec l’accélération de l’IA générative, la guerre commerciale des semi-conducteurs et le quantique. Dans le domaine des processeurs et des semi-conducteurs, SiPearl annonce déjà la sortie du successeur de Rhéa1, avec Athéna1, un CPU dual – conçu pour des applications civiles et militaires – prévu dès 2027 et qui sera une « déclinaison sur-mesure de Rhea1 répondant aux besoins spécifiques de puissance de calcul, de sécurité et d’intégrité des applications pour les gouvernements, la Défense et l’aérospatial ». Si l’entreprise basée à Maisons-Laffitte (Yvelines) attire actuellement la lumière, le France pourra également s’appuyer, dans les années à venir, sur tout un écosystème constitué de startups innovantes, de PME et d’ETI afin de maintenir la cadence de la décennie écoulée.
Mais pour cela, il faudra que les pouvoirs publics continuent de donner le « la », à la fois en termes d’impulsion stratégique et de budgets alloués à la recherche. Nul doute que ce sujet – qui ne figure pas nécessairement parmi les inquiétudes du grand public – devra être au menu des discussions de la prochaine campagne présidentielle. Car 2027 pourrait constituer un tournant majeur que la France – et l’Europe avec elle – ne pourra pas se permettre de rater. Ce sera le prix de l’indépendance technologique dont jouiront les générations futures.

