La société CARMAT, fleuron de la medtech française et concepteur du cœur artificiel total Aeson®, reste en sursis. Placée en redressement judiciaire depuis le 1er juillet 2025, l’entreprise annonce la prolongation de la procédure jusqu’au 25 novembre prochain, date à laquelle le tribunal de Versailles décidera de son sort. D’ici là, un nouvel appel à repreneurs est lancé, dernière chance pour sauver ce symbole de la recherche médicale française.
Une innovation de rupture en péril
Née de la vision du chirurgien Alain Carpentier et soutenue dès ses débuts par les pouvoirs publics, CARMAT avait pour ambition de répondre à un enjeu médical majeur : le traitement de l’insuffisance cardiaque biventriculaire terminale. Son cœur artificiel Aeson® incarne des décennies de recherche et d’ingénierie biomédicale tricolore, fruit d’une alliance unique entre la médecine et l’aéronautique, avec le soutien technologique d’Airbus Group.
Mais derrière cette prouesse technologique se cache une réalité économique devenue intenable. Confrontée à des coûts industriels très élevés, à une faible cadence de production et à des délais d’homologation longs, la société n’a jamais atteint la rentabilité. La crise de trésorerie qui a conduit à son placement en redressement judiciaire symbolise l’un des paradoxes français : celui d’une innovation de très haut niveau, mais fragilisée par un écosystème d’investissement trop frileux face aux cycles longs de la deeptech médicale.
Le retrait du repreneur Pierre Bastid
Le 31 juillet dernier, une offre de reprise en plan de cession avait été déposée par la société HOUGOU, le family office de Pierre Bastid, actuel président du conseil d’administration et actionnaire à hauteur de 17 %. Mais le Tribunal des activités économiques de Versailles a jugé cette offre irrecevable le 30 septembre, faute de financements confirmés.
L’administrateur judiciaire a alors déposé une requête visant à convertir la procédure en liquidation judiciaire. Cependant, lors de l’audience du 14 octobre, le tribunal a décidé de reporter sa décision au 25 novembre 2025, accordant ainsi un répit à CARMAT et aux éventuels repreneurs. Ces derniers ont désormais jusqu’au 3 novembre pour formuler de nouvelles offres.
Faute de solution, la liquidation serait inévitable, entraînant la cessation des activités et la perte quasi totale pour les actionnaires comme pour la majorité des créanciers. Même dans le scénario d’une reprise partielle via une nouvelle entité, les pertes financières resteraient considérables.

Un enjeu de souveraineté industrielle et médicale
Au-delà du sort d’une entreprise, c’est toute une filière qui est en jeu. CARMAT représente l’un des rares projets européens capables de rivaliser avec les technologies américaines dans le domaine des dispositifs implantables complexes. Son effondrement marquerait un recul stratégique pour la France dans la course mondiale à la medtech, secteur où les États-Unis et la Chine investissent massivement.
Le cas CARMAT met en lumière la fragilité du financement de l’innovation biomédicale nationale. Alors que l’État soutient les start-ups de la French Tech et multiplie les plans d’investissement, les entreprises à forte intensité capitalistique et à cycle long peinent toujours à trouver les relais financiers privés nécessaires à leur maturation industrielle. Carmat est côtée en bourse, mais on peut se demander si une innovation si cruciale est adaptée au temps court des marchés financiers.
Pour la puissance publique, l’enjeu dépasse la simple survie d’une PME : il s’agit de préserver un savoir-faire unique, un tissu d’emplois qualifiés et une technologie de souveraineté dans un domaine critique — la santé cardiaque — où la dépendance à l’étranger pourrait demain poser problème.
Une course contre la montre
Dans l’attente du 25 novembre, le cours de l’action CARMAT (ALCAR) reste suspendu. L’entreprise maintient un niveau d’activité minimal pour accompagner les patients déjà implantés avec le cœur Aeson®, faisant de leur suivi une priorité absolue.
Mais sans nouvel investisseur, la liquidation signifierait la fin d’une aventure scientifique commencée il y a plus de trente ans et une perte majeure pour la recherche française. CARMAT, fleuron de l’innovation hexagonale, pourrait ainsi devenir le symbole tragique d’une Europe qui invente, mais ne sait plus financer ses propres révolutions technologiques.


