Le 9 janvier 2026, lors de la 31e Conférence des ambassadrices et des ambassadeurs à Paris, le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a livré un discours de cap : diagnostic d’un monde « en bascule géopolitique et cognitive », critique d’une brutalisation généralisée des rapports internationaux, et volonté affichée de doter la France — et l’Europe — d’outils nouveaux pour peser, protéger et convaincre. Au cœur de son propos : refuser la résignation comme le reniement, et organiser une résistance fondée sur le droit, l’équilibre et le multilatéralisme.
Un monde « brutal » : droit international, nucléaire, commerce et guerre des récits
Jean-Noël Barrot pose d’emblée une double rupture. D’un côté, la montée accélérée de nouvelles puissances, parfois vécue comme une « revanche sur l’Occident », nourrissant appétits de puissance, expansion et quête de croissance. De l’autre, un choc « anthropologique » lié à l’invasion technologique : atomisation des relations sociales, horizontalisation de la parole publique, fragilisation de la capacité démocratique à produire un récit commun.
Dans ce contexte, le ministre insiste sur « le fait marquant de ce début d’année » : la relation avec les alliés, au premier rang desquels les États-Unis, avec lesquels l’alignement n’est plus acquis. L’idée centrale est politique autant que stratégique : la France doit pouvoir dire non « lorsque sa proposition n’est pas acceptable », et sans attendre — « le meilleur moment est toujours le premier ».
Le diagnostic se durcit ensuite : le monde d’après 1945 serait désormais derrière nous, et « partout » se manifesterait une « brutalisation ». Barrot en décline plusieurs formes : le droit international bafoué (Soudan, Grands Lacs, Gaza, Ukraine), la souveraineté contestée y compris par des membres permanents du Conseil de sécurité, l’architecture de stabilité menacée par l’expiration prochaine de New Start et le retour des risques de prolifération, la conflictualité commerciale et la prédation, enfin la montée des attaques informationnelles et des stratégies d’emprise sur les pays les moins avancés.
Face à ce tableau, le ministre met en garde contre deux « écueils » : la posture de l’« herbivore indigné » — spectateur de sa propre impuissance — et le renoncement aux principes, au motif que la loi du plus fort s’imposerait partout. Il revendique au contraire une ligne de résistance, articulée autour de trois principes structurants.
Trois principes pour « résister » : équilibre, refus des blocs, refondation du multilatéralisme
Premier principe : les logiques de domination sont « vaines et vouées à l’échec », parce que les empires portent leurs faiblesses internes et finissent aveuglés par l’hubris. Le mot clé est la « mesure », condition d’un nouvel équilibre. Barrot annonce que la présidence française du G7 s’emparera des « grands déséquilibres mondiaux » : surproduction chinoise, sous-investissement européen, surendettement américain et sous-développement des pays les moins avancés. L’ambition est claire : diagnostic partagé, politiques coordonnées, et recherche d’un « équilibre soutenable pour tous ».
Deuxième principe : rejet des catégories « Sud global » et « Occident collectif », décrites comme des concepts construits pour affaiblir les démocraties. Pour Barrot, la fracture décisive ne suit pas des lignes géographiques mais sépare les partisans du multilatéralisme de ceux qui le contestent. Il inscrit cette orientation dans la continuité d’une relation « plus juste » entre pays avancés et moins avancés, et annonce un dialogue approfondi entre grandes démocraties industrielles et grands pays émergents, en commençant par l’Inde, invitée d’honneur à la conférence.
Troisième principe : « le droit international n’est pas mort », mais ses institutions sont « en panne » et doivent être refondées. Le ministre défend l’intangibilité des frontières, l’autodétermination, le non-recours à la force, et insiste sur le droit comme bouclier des plus vulnérables. Il annonce une campagne pour un siège à la Cour internationale de justice, et surtout un objectif 2026 : réformer le Conseil de sécurité, notamment pour y accueillir de nouveaux membres permanents, « en particulier deux pays africains ». Une manière de lier efficacité, légitimité et représentativité, au moment où le multilatéralisme est contesté.
L’Europe, la souveraineté et le « réarmement » : de l’Ukraine à la géoéconomie
Cette résistance doit, selon Barrot, « s’organiser ici, en Europe ». Le ministre refuse l’idée d’un effacement civilisationnel européen et met en avant l’attractivité persistante de l’Union — dix pays candidats — mais il alerte : l’organisation politique européenne est menacée de l’extérieur (coercition, chantage, sanctions, pressions) et de l’intérieur (lassitude démocratique, institutions perçues comme lointaines). Formule choc : « rien ne nous garantit aujourd’hui que nous vivrons encore au sein de l’Union européenne telle que nous la connaissons dans dix ans ».
La réponse proposée vise un redressement : une Europe « grande puissance démocratique et indépendante », capable de tenir sa frontière, de dissuader, de résister aux ingérences et à la concurrence déloyale. Le dossier ukrainien reste le pivot : soutien inlassable, pression sur la Russie, discussions sur des garanties de paix et préparation d’une « nouvelle architecture de sécurité » impliquant tous les Européens, y compris, à terme, la Russie. Barrot évoque aussi le pilier européen de l’OTAN à l’heure où les États-Unis préciseront les conditions d’une réduction de leur engagement, ainsi qu’un dialogue sur la dimension européenne des « intérêts vitaux ».
La bascule géopolitique est aussi une bascule géoéconomique. Barrot décrit la maîtrise de points névralgiques (infrastructures numériques, intelligence artificielle, terres rares, minerais critiques) comme un risque de déclassement et de ruptures d’approvisionnement. D’où une annonce structurante : la création d’une direction de la souveraineté et de la sécurité économique, appelée à devenir « le bras armé » du ministère dans l’espace géoéconomique, pensée comme « bouclier, glaive et génie » : anticiper, frapper au bon moment contre la coercition, et mobiliser l’expertise des filières stratégiques françaises.
Une diplomatie au service des Français : protection, consulaire, influence
Le ministre ancre enfin la politique étrangère dans les préoccupations intérieures : sécurité, emploi, pouvoir d’achat, immigration, terrorisme, santé. Il revendique une diplomatie protectrice — libération de détenus, rapatriements en zones de crise — et met en avant des résultats consulaires (titres d’identité, France Consulaire, délais de délivrance, satisfaction). Il annonce aussi des améliorations du vote en ligne pour les élections consulaires de mai 2026, via France Identité, et une réforme de l’enseignement français à l’étranger, avec l’AEFE comme levier de rayonnement.
Dernier volet : la bataille informationnelle. Barrot décrit des attaques visant la confiance dans les institutions et l’unité européenne, notamment via des deepfakes. Il veut renforcer l’arsenal de riposte : comités locaux stratégiques mensuels dans les postes, cartographie des acteurs, formation avant départ en « zone de guerre informationnelle », et guichet unique d’appui lorsque des agents sont ciblés.
En filigrane, une même logique : mesurer l’impact, rendre des comptes, et rapprocher les Français de leur diplomatie — réserve diplomatique, Fabrique de la diplomatie, liens avec diasporas, élus et parlementaires. Avec une conclusion en forme d’appel : être « sentinelles et éclaireurs » dans un monde brutal, en assumant « le risque » de l’espérance.


