Une théorie sociologique de la concurrence, de Benoit Cret : la concurrence enfin sortie du marché

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Un petit livre dense qui restitue à la sociologie un objet qu’elle avait laissé filer vers l’économie

La concurrence n’est pas une propriété du marché : elle est une activité sociale, conflictuelle et morale, qui déborde très largement le cadre marchand.

Publié chez UGA Éditions dans la collection « Repères et méthodes en SHS », Une théorie sociologique de la concurrence part d’un constat simple et pourtant rarement formulé : la sociologie contemporaine parle peu de la concurrence en tant que telle. Elle en dénonce les effets, la associe presque mécaniquement au marché, mais ne la théorise pas pour elle-même. Benoit Cret, professeur des universités en sociologie à l’Université Grenoble Alpes et directeur adjoint du laboratoire Pacte, entend combler ce vide avec un ouvrage court, dense, mais accessible.

Un impensé sociologique : concurrence et marché, une confusion à défaire

Le point de départ du livre tient en une question de méthode : pourquoi la sociologie a-t-elle laissé à l’économie le monopole de la définition de la concurrence ? Cret montre que cette délégation intellectuelle a produit un effet d’appauvrissement : en réduisant la concurrence à une simple dimension du marché, on perd de vue qu’elle se joue aussi dans des univers non marchands — institutions, administrations, mondes académiques — où elle prend des formes tout aussi structurantes, mais moins visibles. L’ouvrage revient donc aux textes fondateurs, notamment ceux de Durkheim, Weber et surtout Simmel, pour reconstruire un cadre théorique propre à la discipline.

Trois dimensions pour repenser la concurrence en sociologie

La proposition centrale du livre tient en trois axes. D’abord, la concurrence ne se réduit pas au modèle du marché : il existe une pluralité de lieux sociaux où elle s’exprime, du monde associatif aux institutions publiques. Ensuite, elle fonctionne comme une activité conflictuelle indirecte — les acteurs ne s’affrontent pas frontalement, mais ajustent leurs positions les uns par rapport aux autres, dans une tension permanente et feutrée. Enfin, et c’est sans doute l’apport le plus original de l’ouvrage, Cret décrit la concurrence comme une activité morale reposant sur une forme de croyance quasi religieuse : elle suppose l’adhésion à des règles du jeu perçues comme légitimes, un système de valeurs partagé qui rend la compétition socialement acceptable. Cette dernière dimension, empruntée à une lecture fine de Simmel, donne au livre toute sa singularité : elle permet de comprendre pourquoi certains acteurs contestent non pas la concurrence elle-même, mais les règles qui l’encadrent.

Handicap et enseignement supérieur : deux terrains pour tester le modèle

Le livre ne reste pas au niveau de l’abstraction théorique. Cret confronte son cadre à deux terrains d’enquête très différents : les institutions du secteur du handicap et les processus d’assurance qualité dans l’enseignement supérieur. Ce choix est judicieux, car ce sont précisément deux univers où l’on ne pense pas spontanément la concurrence — on y parle plutôt de missions de service public, d’évaluation, de qualité. En montrant comment des logiques compétitives s’y déploient malgré tout, sous des formes indirectes et normées, l’auteur démontre la portée heuristique de son modèle bien au-delà des secteurs économiques classiques. Le lecteur familier des politiques publiques ou des mondes académiques retrouvera dans ces pages des dynamiques qu’il a pu observer sans toujours savoir les nommer.

Un ouvrage de référence pour penser la concurrence autrement

Pensé pour les étudiants de licence, master et CPGE en sciences sociales et économiques, l’ouvrage garde une exigence théorique qui le rend également précieux pour les chercheurs et pour tout lecteur curieux des mécanismes de formation et de déstabilisation des marchés. Le style reste clair, la démonstration progresse par étapes, et les deux études de cas évitent l’écueil d’une théorie qui resterait hors-sol. On peut regretter la brièveté du format « Repères », qui laisse parfois le lecteur sur sa faim quant au développement empirique des terrains — mais c’est aussi la contrainte assumée de la collection.

Avec cet ouvrage, Benoit Cret offre à la sociologie un outil conceptuel qu’elle n’avait plus vraiment à sa disposition : une théorie de la concurrence qui lui appartient en propre, détachée du prisme économique dominant. La lecture est exigeante mais gratifiante, et le livre trouvera naturellement sa place dans les bibliographies de sociologie des organisations comme dans celles consacrées aux politiques publiques. Un repère solide pour quiconque veut comprendre la concurrence sans la réduire au marché.

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